mardi 9 avril 2013

Colette Nys-Mazure vue par Michel Voiturier

                                                                     

Extrait de "Sur les traces des écrivains en Hainaut occidental" de Michel Voiturier (éditions La Renaissance du Livre, 2001) :

"Ce qui frappe lorsque l'oeil se pose pour la première fois sur les pages des recueils poétiques de Colette Nys-Mazure (1939), c'est la disposition typographique des vers où les mots sont répartis à travers la surface du papier avec des blancs formant une sorte de respiration visuelle en lieu et place de toute ponctuation. Les poèmes sont mis en espace. Le regard a une importance quasi égale à celle de l'oreille pour la musicalité des textes.

"D'Amour et de cendre" est un recueil, illustré par Ingrid Dubois, qui montre l'écrivaine en train de s'interroger sur ce qui constitue à la fois son outil et son matériau : le langage. Elle cherche manifestement à partager son plaisir de communiquer, sa jubilation de faire exister par le seul fait de nommer, sa libération d'associer le lecteur à ses doutes autant qu'à ses enthousiasmes.

Avec "Pénétrance",  l'obsession de la mort, voire l'angoisse qu'elle génère, devient un thème majeur. Une sorte d'inexorable itinéraire vers le néant et le silence naît des souvenirs, de la solitude vécue au quotidien, des illusions évaporées, de la difficulté des échanges humains. Le procédé utilisé, qui reviendra ensuite fréquemment, est d'interpeller à la deuxième personne du singulier un interlocuteur qui est tout à la fois et alternativement :  elle-même, chacune des autres femmes miroirs de sa condition, le compagnon avec qui on met en viager ses tourments et ses joies. S'y trouve également une allusion à un moment de son existence passé dans le nord.

La région ne tient qu'une place restreinte dans la production de Colette Nys-Mazure. Elle est certes présente entre les lignes. Elle s'affirme çà ou là avec plus d'évidence. Plusieurs pages de "Petite fugue pour funambules" font état du Hainaut occidental. La première appartient à cette présence du fleuve qui demeure un élément nourricier chez la majorité des écrivains ayant la chance d'habiter une cité traversée par un cours d'eau.

Couronné par le prix Max-Pol Fouchet, "Le for intérieur", préfacé par Daniel Gélin, poursuit la quête du quotidien entreprise par la poète tournaisienne depuis ses débuts. S'y conjuguent comme à l'accoutumée les thématiques de l'enfance, de la femme également mère et amante, de la solitude inhérente à la condition humaine à la fois hantée par la présence de la collectivité et un désir chronique de communion avec la nature.

Apparaît alors dans l'écriture, déjà interrogée en tant que processus dans de précédents recueils, la réponse aux affres de l'éphémère. Comme n'importe quelle forme de création ou d'enfantement, écrire permet la survie, la durée car c'est un acte tourné vers autrui. Il permet de "transfigurer l'ordinaire en lui rendant sa présence unique". La parole est lumière. L'action assumée amène à la plénitude en réconciliant avec le temps au-delà des stéréotypes figeant les êtres en des rôles aliénants.

En filigrane, la maladie, le trépas mais aussi les formidables stimulants culturels que sont la lecture et l'écriture. Petits chagrins ou drames écorcheurs, minuscules bonheurs surpris dans leur instantanéité ou exultation sensuelle, érosion des êtres comme des objets ou vivacité d'une mémoire clairvoyante : tout atteste d'un appétit de vie dans lequel l'amour tient sa place de révélateur chaleureux.

Cette poésie, en prose ou en vers libres, est avant tout une mise en mots de l'action. Colette Nys-Mazure structure ses textes autour de verbes accumulés. Entre le présent de l'indicatif d'un vécu atemporel et le conditionnel des possibles, en passant par l'infinitif des constats inventoriés sous-tendus par des injonctions à passer à l'acte, chaque poème dit le besoin d'aller de l'avant, de refuser la passivité, de dépasser le fatalisme, de se méfier de l'égoïste repli sur soi.

La vie est là. Celle des paradoxes inconciliables sinon d'avoir été vécus. Celle des désastres et des fêtes. Celle des interdits étouffoirs et des envies reconnues. Celle des gênes paralysantes et des élans nourriciers. Celle de la fragilité qui écorche chaque être, lui inflige des blessures dont certaines seulement se cicatrisent.

Ce livre-ci marque une sorte de tournant. Désormais Colette Nys-Mazure se consacrera davantage à dessiner des portraits, sortes de photographies de personnes ou de lieux, élaborés à traits choisis. Bien entendu, le général mieux que jamais passe par le particulier ; à travers des perceptions personnelles, la poète étend sa vision au plus large. Pour preuve cette miniature situé au beau milieu du musée des Beaux-Arts de Tournai, conçu par l'architecte Victor Horta.

Avec l'acuité que la poésie confère à l'écriture, voici "Trois suites sans gravité", des figures au féminin. Une diversité attentive à autrui, proche parfois de l'autoportrait de celle qui s'efforce d' "écrire en geste d'humain dressé contre la menace".

L'écartèlement de la femme entre famille et métier, asservissement journalier et désir d'expression se traduit par une tension incessante entre ombre et lumière, isolement et solidarité. Le temps fugitif, rongeur, s'accompagne d'une obsession de l'aube, aspiration à une révélation capable d'éclairer doutes, insomnies, maladresses.

La pratique de ce qu'on pourrait définir comme des instantanés de l'intérieur, alignés dans "Issue des lisières" ainsi que ceux insérés en guise d'intermèdes entre chacune des nouvelles de "Battements d'elles" a trouvé son expression la plus accomplie dans "Haute Enfance" et dans "Singulières et plurielles". D'une part se trouvent les perceptions de la tendre jeunesse, ses désirs, ses échecs, ses angoisses, ses doutes, sa découverte du poids des êtres et des objets. Les situations se succèdent, de la joie au chagrin, au dépit, à la confiance, à la provocation car l'enfant, à l'instar du poète, voudrait écrire "non pour se payer des mots mais pour enchanter ce monde qui l'ensorcelait".  D'autre part l'écriture se distancie ; elle photographie actes et décors, puis soudain, grâce à quelque détail, par l'insertion d'un adjectif qualificatif, bascule du côté de l'émotion ressentie.

Le style use en général de quatre repères pronominaux : le "on" collectif, le "elle" de l'observation externe, le "tu" voire le "vous" de l'échange intime avec soi ou les proches, le "je" de l'identification. Les métaphores verbales abondent. Les épithètes insolites suscitent l'image, la sensation. Selon une fréquence relative, l'infinitif, un peu comme chez Geeraert, trace les repères d'un temps incertain, d'un impératif déguisé, d'une action à concrétiser. C'est probablement ces éléments linguistiques, renforcés par la volonté d'user de phrases elliptiques, qui mettent cette poésie en connexion avec les préoccupations de chacune et de chacun.

Un livre fait suite à "Haute Enfance", c'est "Enfance portative". Il est destiné aux écoliers de la fin du primaire et du début du secondaire. L'écriture en est hétéroclite, en quelque sorte patchwork. Elle s'attache à réviser le poncif des années heureuses du début de la vie. Elle constate qu' "il fait très seul au pays des hommes". Elle inventorie les tendresses des mamies, les petites révoltes contre le conformisme scolaire et les routines adultes, le plaisir de mettre le corps à l'épreuve des possibles.

La rencontre d'un poète et d'un plasticien provoque souvent un échange artistique intéressant : c'est le cas entre Colette Nys-Mazure et Alain Winance à l'occasion de "Palettes". Au départ des peintures de ce dernier, elle s'est abandonnée à des paraphrases en prose.

Ainsi, aux abords de gravures inédites dépliables de Winance dont le trait cerne l'essentiel, les objets dialoguent-ils avec les états d'âme. Besoin de réconfort en septembre, refuge dans la patience et le rêve en décembre, allégresse retrouvée en mars, vertige de "se diluer dans l'air sans air" en juillet : une suite de méditations pour être mieux sensible, une fois de plus, aux impalpables perceptions de l'ordinaire".

Michel Voiturier, "Sur les traces des écrivains en Hainaut occidental", éditions La Renaissance du Livre, 2001.

P.S. En cliquant ci-dessous sur "Nys-Mazure Colette", vous retrouverez mes autres articles sur cet écrivain belge.

mardi 2 avril 2013

Françoise Lison-Leroy vue par Michel Voiturier

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Voici ce qu'écrit Michel Voiturier au sujet de Françoise Lison-Leroy (www.lison-leroy.be) dans son livre "Sur les traces des écrivains en Hainaut occidental" (Editions La Renaissance du Livre, 2001) :

"A sa façon, Françoise Lison-Leroy (1951) s'est nourrie de racines régionales semblables à celles de Paul André, sauf qu'elles se situent davantage dans le Pays des Collines, à Wodecq, du côté d'Ellezelles et de Flobecq. Pas plus que son voisin de Blandain, elle ne se cantonne à l'étroitesse d'un terroir considéré comme horizon unique.

Son écriture, intimement reliée à l'enfance et à ses rêves assassinés par la crudité du réel mais également à la sensualité amoureuse, fait recours fréquent à l'ellipse. Elle associe souvent le concret et l'abstrait. Elle use volontiers du substantif épithète. Rarement un poème tente de tout dire ; au contraire, c'est dans le suspens d'une phrase, dans l'allusif plus que le descriptif que se crée l'atmosphère d'un langage qui, tout en ayant le sens de la formule, se prête mal à une interprétation définitive. Chez elle, dirait-on, les mots font des ricochets sur la phrase et les ronds qu'ils laissent atteignent le lecteur là où sa sensibilité est la plus réceptive. Cette comparaison s'impose car mer, fleuve, ruisseau sont récurrents en tant qu'évocateurs d'espaces, sources de vie et symboles à la fois de durée et de mouvance. Ces composantes, dès le premier recueil, "La mie de terre est bonne", s'affirment.

La transparence en poésie est d'abord illusion : le cristal ne lutte pas contre la lumière. Néanmoins, à le regarder de près, il donne à voir l'insolite de ses réfractions, l'irisé de ses métamorphoses, les parcelles de sa matière. Les premiers textes de Lison sont "chanson musette au timbre de poème" qui désire "trouver passants à niveau d'être" afin de mieux nous réapprendre qu'  "il y a des jardins à planter dans chaque zone de présence".

"L'Apprivoise" poursuit la quête de lucidité face au monde, parie sur la réalité charnelle et spirituelle de l'amour, sur l'amitié susceptible d'apprivoiser les humains. L'ensemble établit une étroite correspondance avec tout ce que l'environnement local donne en nourriture aux sens, à la souvenance enfouie au creux de la mémoire, à l'appartenance au présent.

En dépit des apparences, Françoise Lison-Leroy n'a rien d'une nostalgique. Le passé n'est pas là pour être regretté. Il appartient à l'individu qu'il a permis de construire, qui en dépasse les étapes afin de plus sereinement affronter un avenir qu'il se doit de bâtir. La parution de "Elle, d'urgence" est significative à cet égard. De la sorte aboutissent à se confondre, à se fusionner êtres et territoire.

Ce qui apparaît au long de ce livre, c'est que le vital sourd à travers le langage utilisé par quelqu'un qui, depuis toujours, "avait su la salive des mots. Tout lentement comme on sait un chocolat". Ceux-ci dévoilent jusqu'à l'occulté. Failles, brisures, morsures sont révélées. Les tabous sont traqués, au point qu'un poème a l'audace de prendre pour sujet la menstruation. L'orgueil humain est assumé en tant que témoignage d'avidité ou d'aptitude à exister. La mort, elle, n'est pas omise, qui justifie l'urgence, l'enfantement, la création.

Cette conception de l'existence se cristallise davantage avec "Pays géomètre", prix Max-Pol Fouchet. Le moi et le toi façonnent le nous. Et c'est une trinité en communion avec le décor, un décor aux présences d'acteur, tout autant témoin que participant à l'évolution de la personne, du couple.

Le travail littéraire de Françoise Lison-Leroy se poursuit sans faille, en totale cohérence puisque le nouveau titre parle de "Terre en douce". La tendresse s'y décline au présent. La majorité des phrases produisent de la dentelle avec un point de faufilage dans la mesure où elle se contente de la simplicité d'aligner sujet-verbe-complément en dépassant rarement huit mots. La musique est dominée par la sonorité lumineuse du i.

L'examen du lexique montre à satiété que l'idée de cheminement, de mouvement, d'errance s'impose. Route et navigation en sont les annexes. L'ici mène à l'ailleurs ; le maintenant emporte vers l'avenir. Les étapes de la vie servent à percevoir l'urgence de migrer, en affrontant l'existence afin d'en tirer "leçon de glaise".

Intégrée à la réalité sociale, Françoise Lison-Leroy a voulu mettre sa poésie au service des grands enfants. Elle a rassemblé dans "Dites trente-deux" des thèmes liés à l'actualité, des thèmes porteurs de conscience citoyenne. La misère interpelle quand "les journaux affichent / gris et blanc / l'alphabet de la faim". Les catastrophes réclament compassion, comme en Arménie où "un enfant dort sous huit mètres de remblai, du sable contre les dents. Une mère lui tient la hanche". La guerre embrigade de force, au Cambodge par exemple. En dehors de ces drames, le journalier tient son rang : courses au supermarché, invasion de la publicité, émoi des premiers rendez-vous, désobéissances irrépressibles complètent un tableau perspicace de la société.

Toujours à destination des préadolescents, "Marie-Gasparine" abandonne le langage clarifié au profit d'une densité poétique. Il évoque une des sorcières familières au pays des collines. Celle qu'on craint, qui conserve les secrets, incarne les frayeurs, débarque dans les rêves, donne voix aux brises.

Resterait à envisager sous l'angle de l'amitié qui lie Françoise Lison-Leroy à Colette Nys-Mazure, les recueils à deux voix qu'elles ont cosignés :  "On les dirait complices", "La Nuit résolue", "Lettres d'appel", "L'Eau des fêtes" (où figure aussi François Emmanuel), etc. La forme y étant à l'envi consanguine, il est délicat de distinguer la part de l'une et celle de l'autre. Au lecteur attentif de repérer ce que l'osmose n'a pas rendu trop commun. Chose certaine, l'horizon familier, même non nommé, constitue la nourriture des moindrres lignes de ses notations poétiques.

C'est encore dans un recueil à quatre mains avec Colette Nys-Mazure, "Champs mêlés", que se trouvent des poèmes sur des tableaux exposés au musée des Beaux-Arts de Tournai. Son intégration dans sa ville d'adoption, elle la marque de plus en plus fréquemment. Par exemple à travers des chansons, mises en musique et chantées par son autre complice qu'est Myriam Mélotte, comme celle-ci, dédiée à Charles Prayez après une visite à son atelier de peintre".

Extrait de "Sur les traces des écrivains en Hainaut occidental" de Michel Voiturier (éditions La Renaissance du Livre, 2001).

Voici l'article que j'avais écrit l'an dernier sur son roman "Flore et Florence", co-écrit avec Colette Nys-Mazure :   http://ecrivainsbelges.blogspot.be/2012/04/flore-et-florence-colette-nys-mazure-et.html

samedi 9 mars 2013

Nouveau roman d'Armel Job


couverture  "Le bon coupable", le nouveau roman d'Armel Job, se passe dans un petit village entre Liège et les Ardennes en 1960. C'est dimanche, tout est calme, les femmes sont à la messe, les hommes sur les bords de la rivière, qui pêchent à la mouche. A la demande de sa maman, Clara remonte en courant la rue du Calvaire pour aller chercher son père dont l'atelier est situé de l'autre côté de la rue. Le conducteur, procureur du Roi, ne voit pas la gamine qu'il renverse avant de prendre la fuite. Morte. Quelques instants plus tard, un autre véhicule emprunte la rue du Calvaire. A son bord, un homme ivre qui, trois kilomètres plus loin, va finir sa course dans la rivière. Un coupable tout trouvé...   A l'occasion de la sortie de son nouveau roman, l'écrivain belge Armel Job a répondu aux questions du journal "La Dernière Heure" :

"Vous avez réussi à faire douter le lecteur jusqu'au dernier moment?
- Spontanément, je pense que le lecteur a envie que la justice soit établie, que la vérité éclate et que le bien l'emporte. Mais je pense qu'un happy end dans cette histoire tragique, çà ferait un très mauvais roman. Banal, apaisant. Alors que, pour moi, un livre doit interpeller le lecteur. Je suis très content quand on me dit qu'on n'est pas d'accord! Ca oblige à continuer de se poser des questions... Mais moi, le lecteur, si j'étais dans la situation de cet homme-là, qu'est-ce que j'aurais fait?

- La sous-question est : comment vivre avec çà sur la conscience?
- Le problème se pose d'une manière générale dans le roman. La question centrale est celle de la culpabilité et ce que l'on va faire de ce sentiment. Va-t-on s'appuyer sur ce sentiment pour combattre le mal qui est à notre portée ou est-ce qu'on va, une fois de plus, comme on le fait si souvent dans la vie, user de systèmes dilatoires et continuer à vivre avec des compromis?

- A des degrés divers et pour des raisons diverses, tous les personnages portent une certaine culpabilité : les parents, le frère, le procureur, sa maîtresse?
- Je crois que c'est le reflet de la vie. Qui peut dire qu'il traverse l'existence, tel un chevalier blanc, sans jamais contribuer au mal? Justement, dans un roman, c'est de montrer comment les gens sont véritablement.

- Cette histoire se déroule en 1960. Ca n'aurait pas pu se produire aujourd'hui?
- L'événement lui-même pourrait se passer aujourd'hui... Ce qui est intéressant dans ce procédé littéraire, c'est qu'on met les choses à distance. Les protagonistes sont morts, on sait que l'histoire est terminée et je peux l'examiner comme peut le faire le lecteur. On lui donne le panorama complet de ce qui s'est passé, avec les sentiments des gens et des protagonistes de l'affaire.

- La base de cette histoire, c'est un fait divers dont vous vous êtes souvenu, ou bien c'est purement un travail de romancier?
- Il n'y a pas de sujet totalement fictif... Je voulais écrire un sujet sur un délit de fuite, parce que c'est une situation intéressante pour un romancier : pourquoi une personne qui a commis un délit ne l'assume pas? Comment çà se fait? Et il se fait que quand j'étais enfant, une petite fille de ma famille a été écrasée et je me souviens de çà avec beaucoup d'émotion...

- A la fin de votre livre, vous remerciez un magistrat pour ses conseils sur la justice. En revanche, personne n'a pu vous dire ce qu'était le chagrin d'une mère qui perd son enfant. Et pourtant, c'est d'une justesse...
- Pour la justice elle-même, je voulais simplement savoir ce qui se passait pour ce genre d'événement : un juge d'instruction était-il nommé ou non? Je ne voulais pas commettre d'erreur. Mais ce qui se passe dans la tête du procureur du Roi, c'est moi qui l'imagine. Idem pour ce qui se passe dans la tête de la maman quand elle range la chambre de son enfant. C'est un mystère, même pour moi : je ne sais pas où je vais chercher ces émotions, si ce n'est que tous les êtres humains sont les mêmes. C'est sûr que ce n'est pas le genre de livre qu'on écrit dans un café au milieu du bruit. C'est plutôt après des heures de réflexion... Qu'est-ce que cette femme a pensé? Quand est-elle entrée dans la chambre de son enfant disparu? Qu'y a-t-elle vu? On essaie de l'imaginer... Si on fait ce travail de retour sur nous-même, on est tous capable de ressentir ce que les autres ressentent. Et c'est heureux parce que c'est ce qui fonde la commune humanité".

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samedi 2 mars 2013

43ème Foire du Livre de Bruxelles

La 43ème Foire du Livre de Bruxelles se tiendra du 7 au 11 mars 2013 sur le site de Tour&Taxis. Quelques chiffres :  17.500 m2, 925 auteurs, 1.030 éditeurs, 225 événements et 70.000 visiteurs l'an dernier. Il serait exhaustif de citer ici toutes les animations et séances de dédicaces (pour plus d'infos : www.flb.be), mais voici quelques écrivains belges dont je vous ai déjà parlé et qui seront présents à la Foire du Livre de Bruxelles :   Franck Andriat, Alain Berenboom, Francis Dannemark, Caroline De Mulder, Xavier Deutsch, François Emmanuel, Vincent Engel, Jacques Goyens, Armel Job, Stéphane Lambert, Amélie Nothomb, Colette Nys-Mazure, Dimitri Verhulst, David Van Reybrouck, etc. Bonne foire du livre à tous!

mercredi 20 février 2013

Nouveau roman de Dimitri Verhulst

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Dimitri Verhulst (40 ans) fait partie de ces acteurs culturels belges qui jettent des ponts au-dessus de la frontière linguistique. Cela fait neuf ans que l'écrivain a quitté Gand pour s'installer à Huccorgne, près de Wanze. Il est co-présentateur avec Hadja Lahbib de l'émission culturelle bilingue "Vlaams kaai" sur Arte Belgique. Et il poursuit sa carrière littéraire tant au nord qu'au sud du pays.

Son nouveau roman en français s'appelle "L'entrée du Christ à Bruxelles". Il imagine qu'une dépêche annonce que le Christ viendra sur Terre, et à Bruxelles le jour de la fête nationale le 21 juillet. Cette simple annonce bouleverse la vie des habitants, perturbe les autorités, rameute les curieux. Une fable souvent très drôle qui est aussi un regard sans concession sur notre société.

A l'occasion de la sortie de "L'entrée du Christ à Bruxelles", Dimitri Verhulst a répondu aux questions du journalite Guy Duplat :

"L'entrée du Christ à Bruxelles est une référence au tableau de James Ensor même si vous ne parlez pas du peintre?
- C'est un peu un retour à la littérature. James Ensor avait lu la nouvelle de Balzac, "Jésus-Christ en Flandre". Je remets cette idée à nouveau dans la littérature. On a vu, ces dernières années, d'autres parodies d'Ensor, comme l'entrée de Mahomet à Kuala Lumpur. C'est chaque fois la même idée : quel est l'impact de la venue de quelqu'un qui, si on y croit, symbolise le bien?

- Sa venue permet de réaliser l'utopie d'un monde meilleur?
- Je montre en effet que les gens seraient alors prêts à se battre pour un monde plus juste, simplement à cause de l'arrivée du Christ, parfois parce qu'on a peur de ce qu'il pourrait nous dire. Mais pourquoi ne pourrait-on pas faire la même chose sans cela? Mon combat, mon idéal, ce n'est pas d'attendre un dieu, qui d'ailleurs ne viendra pas, mais de réaliser déjà ce monde meilleur, aujourd'hui. Pourquoi faudrait-il un retour des religions, avec leurs diktats et leurs "conseils" pour qu'on se préoccupe enfin des autres? Je n'aurais jamais cru qu'en 2013, des siècles après les Lumières, on ait encore besoin de l'arrivée d'un dieu sur terre pour se préoccuper du bien des hommes. Mais il est vrai qu'aujourd'hui, l'égoïsme domine et que trop de gens, quand ils croisent un SDF à la Gare Centrale, se disent qu'ils s'en foutent car de toute manière, c'est de sa faute.

- Vous adoptez le ton de la farce, tout le monde y passe et en prend pour son grade. Vous n'êtes pas un peu misanthrope?
- C'est mon rapport à Ensor qui avait ce même ton avec son monde de 1880. C'est un plaisir de faire cela, comme lors d'un carnaval. Mais la misanthropie, non. C'était le thème d'un roman (non traduit), "Journées de merde sur une boule de merde", mais pas ici où je parle plutôt de la petitesse des gens, j'évoque aussi l'univers des villes avec Bruxelles mais cela pourrait être Paris ou Eindhoven, ces villes où règne un égoïsme quand chacun se replie sur son chez soi, bien chauffé, n'ayant plus comme vie sociale que Facebook. C'est mon droit de mettre ce monde en question où les gens ont perdu l'habitude de se dire bonjour. Je le vois chaque jour. A Wanze, tout le monde se salue, mais déjà à Huy, c'est fini et personne n'aide quelqu'un en lui ouvrant une porte. Au grand magasin, quand une caisse supplémentaire s'ouvre, tout le monde se précipite pour dépasser son voisin.

- Votre héros (est-ce vous?) dit : "Je suis ce fou inoffensif qui rêve doucement d'un monde sans nationalités, sans drapeaux, un monde sans passeports comme c'était encore le cas avant la première guerre mondiale".
- Stefan Zweig était par hasard à Ostende chez James Ensor quand a éclaté la guerre. C'est alors qu'on a instauré le passeport et il n'a pas pu rentrer chez lui. Sur mon passeport, on indique que je suis né à Alost, mais cela ne dit rien de mon caractère, de mon esprit. C'est curieux ces questions : on me qualifie de Flamand quand je vis en Wallonie, comme on qualifie de Turcs des immigrés venus de Turquie et habitant chez nous, parfois depuis leur naissance. Pour moi, il n'y a pas de frontières, pas de différence entre un habitant d'Eeklo, de Rochefort ou du Kosovo. Certes, je connais la convention de Genève qui réserve l'accueil aux réfugiés politiques, mais pourquoi la pauvreté qui les chasse ne serait pas une bonne raison? L'économie ne serait-elle pas politique aussi comme on le voit avec Mittal? Quelle différence de souffrances y a-t-il entre quelqu'un qui meurt d'une balle dans la tête pour ses convictions et celui qui meurt de faim? Qu'est-ce qui nous permet de dire qu'une souffrance est à 100% et une autre à 40%? Personne ne fait le choix de naître où il est né. Si j'avais eu le choix, je n'aurais pas choisi un père alcoolique.

- Pourquoi avoir quitté Gand il y a neuf ans?
- C'est bizarre qu'on me demande toujours çà. Pourquoi un Belge ne peut-il pas vivre en Belgique? Demande-t-on à un Belge pourquoi il a choisi de vivre en Provence? En fait, je connaissais bien la Wallonie dès mon enfance ; j'ai escaladé tous les rochers de la région. Et à Gand, je voyais monter, comme ailleurs en Flandre, l'extrême-droite. Mais j'ai bien vu qu'en Wallonie aussi, il y a une certaine xénophobie qui augmente. Entendre des Wallons parler parfois des Arabes ou des homosexuels, me fait peur. Disons que je continue mon combat humaniste, cette fois depuis la Wallonie.

- Que représente la Belgique?
- Impossible à la définir. Mais il y a quelque chose. J'ai travaillé avec le photographe de Magnum, Harry Gruyaert, pour un livre de photos sur la Belgique. Dans toutes, même des détails, on sentait qu'on était en Belgique même si on ne pouvait dire pourquoi. J'ai écrit ce livre sur l'entrée du Christ en pleine crise gouvernementale interminable. Une telle crise en Afrique aurait mené à la guerre civile. Pas chez nous, où règne un goût de la tranquilité, où on a continué à payer nos impôts. Nous avons réussi à construire une société qui peut fonctionner même sans ses directeurs et gardiens.

- Bart De Wever?
- Pourquoi toujours parler de lui? Mais il n'est pas tabou, il est le produit de son temps, la victime de petits esprits. Son discours n'est pas le mien quand il parle de territoires comme si on était encore au Moyen Age. Mais sans doute, ces gens qui ont accepté de manger du McDo toute leur vie, ont-ils maintenant peur de cette mondialisation qu'ils acceptaient? Je préfère dire que je suis fier d'être belge quand je vois que l'on vient de l'étranger chez nous grâce à nos lois généreuses sur l'avortement et l'euthanasie. Nous avons eu de vrais débats et de vrais lois pour répondre à la souffrance des gens.

- La merditude des choses : c'était votre histoire?
- Je voulais lever un tabou, parler de l'alcoolisme qu'on cache trop souvent, de ces enfants de 10 ans qu'on retrouve endormis à une heure du matin sur le billard du café car la loi précise seulement qu'ils doivent être accompagnés d'un adulte, sans dire dans quel état est cet adulte. Cela n'a toujours pas changé d'ailleurs. Mon prochain livre sort en mai et parlera d'un homme de 70 ans qui n'a plus de plaisir dans la vie et dans son couple et choisit de simuler la maladie d'Alzheimer pour être séparé de sa femme, dans un home, à voir ce que les gens disent de lui. On parle peu de la solitude et de la tristesse des gens âgés".

samedi 16 février 2013

Vincent Engel et les éditeurs

Après Colette Nys-Mazure, c'est au tour de l'écrivain belge Vincent Engel d'être interrogé par la revue "Le Carnet et les Instants" sur ses rapports avec les éditeurs.

Un métier qu'il a pratiqué :    "En 1993, je lance L'Année Nouvelle, une série d'activités autour de la nouvelle : des séminaires, des concours d'adaptation de nouvelles, des cours, des rencontres, des ateliers d'écriture, des visites dans des écoles, un colloque, une exposition, etc. Cela a été une aventure un peu folle comme celles que l'on peut lancer à 30 ans. "L'Année Nouvelle" paraît en co-édition. C'était lié à la logique même du projet et une manière de matérialiser le souhait d'y intégrer la francophonie. Evidemment, on ne reprenait pas l'ensemble de la francophonie, mais ces quatre éditeurs étaient déjà assez représentatifs. Cette coédition était aussi une manière de partager les coûts, l'idée étant que le recueil se vende au meilleur prix. A l'époque, j'avais réalisé tout le travail de mise en page, de suivi, de correction. Bénévolement. Ces quatre éditeurs étaient des personnages fascinants, des éditeurs atypiques à la tête chacun d'une petite maison, animés de projets très littéraires et pointus, discutables comme tous les projets littéraires. On a réussi à les embarquer dans cette aventure mémorable. J'ai toujours été farouchement opposé aux anthologies qui donnent des extraits de livres. C'est comme si tu voulais donner un cours de médecine en n'ayant qu'un bras sous la main. La nouvelle a l'avantage d'être un outil pédagogique formidable car elle constitue un ensemble, un tout. Quand ce texte complet est bien choisi, il est suffisant pour montrer les aspects principaux d'un auteur. Un extrait de roman ne le permet pas, car il ne montre pas la manière dont un écrivain construit son récit. De plus, la nouvelle était un sujet d'études dont peu de personnes se souciaient, si ce n'est René Godenne à l'époque. Il y avait une grande lacune au niveau universitaire et, dans la foulée, on a créé un centre d'étude de la nouvelle et on a organisé d'autres colloques par la suite".

A Saint-Quentin, Vincent Engel est le lauréat du 12ème Concours international de la meilleure nouvelle de langue française avec "Le Messie" et du 14ème Concours international de la meilleure nouvelle de langue française avec "Maramisa".

Editions L'Instant Même :   "C'est le hasard des rencontres qui a fait que j'ai commencé à publier des nouvelles, mais j'avais déjà terminé des romans. Je ne suis pas un nouvelliste qui est passé au roman. Cela ne m'intéresse pas. J'aime la fiction, j'écris parfois des romans, parfois des nouvelles ou des pièces de théâtre ou des scénarios. J'ai rencontré l'éditeur de L'Instant Même, Gilles Pellerin au festival de la nouvelle de Saint-Quentin, où j'avais reçu un prix. L'Instant Même, c'est deux personnes : Gilles Pellerin et Marie Taillon, un couple de fous, absolument passionnants et passionnés. Cela a été un coup de foudre amical instantané. On s'est croisés dans le couloir d'un petit hôtel à Saint-Quentin où ils se trouvaient avec leur premier bébé. Marie est une femme réservée, mais une éditrice impitoyable qui travaille magnifiquement, tandis que Gilles est d'un baroque exubérant, une intelligence qui fuse tout le temps, capable de s'enflammer et de s'enthousiasmer. Ce sont de belles personnes dont la rencontre t'enrichit et te rend meilleur. Je ne les vois pas assez malheureusement, tandis qu'ils s'évertuent à maintenir vaille que vaille leur maison d'édition qui est aujourd'hui une belle référence au Québec". Ils publieront aussi son roman "Un jour, ce sera l'aube" en 1995 (en co-édition avec Labor) et son roman "Raphaël et Laetitia" en 1996 (en co-édition avec Alfil).

Editions Labor :   "Les relations avec la directrice de Labor se sont dégradées parce qu'une partie de leur stock avait été bradée chez un soldeur sans que les auteurs soient prévenus, alors que les livres étaient toujours en librairie. Grâce à une action avec la SACD, elle a accepté d'abandonner les droits aux auteurs. Certains éditeurs pensent qu'éditer un auteur, c'est lui faire un beau cadeau et s'arrogent le droit de ne pas le rétribuer".

Editions Alfil :  "Les éditions Alfil étaient dirigées par Nicole Fisbach, une éditrice magnifique, qui s'est lancée dans une aventure démesurée car elle ne voulait publier que des petits livres qui comprenaient soit deux, trois nouvelles, soit une seule, plus longue. Fondamentalement, elle avait raison : un recueil de nouvelles, en soi, est une absurdité. La meilleure forme de publication pour une nouvelle, c'est un texte isolé. Mais économiquement, c'est un casse-gueule. Symboliquement, le coût est trop élevé pour les lecteurs".

Editions Quorum :   "Mon parcours avec Quorum a été une belle histoire. Pierre Lelong est un chouette type. Cela faisait dix ans que je cherchais un éditeur pour "Oubliez Adam Weinberger" et j'avais toujours voulu le publier à Paris, en co-édition avec L'Instant Même. Peu de gens le savent, mais ce roman "Oubliez Adam Weinberger" était déjà fini en 1991, avant que je ne publie les nouvelles à L'Instant Même. Actes Sud l'avait refusé parce que la deuxième partie n'était pas écrite dans le même ton que la première. Le Seuil parce que ce que j'écrivais de la Shoah ne correspondait pas à ce qui se dit ou devrait se dire. Plus les refus standards. Il ne faut pas croire : j'en ai un paquet. Il faut être entêté et patient quand on veut publier. De guerre lasse, je m'étais décidé à accepter la proposition de Pierre quand, à ce moment-là, le projet s'est débloqué de manière inattendue avec Fayard. Pierre Lelong m'a tout de suite expliqué que sa motivation, c'était de lancer des auteurs et que c'était une consécration pour lui de les voir passer chez des éditeurs parisiens importants, ce qui n'est pas le point de vue de tous ses confrères".

Editions Fayard :   "Le projet de Claude Durand était de faire de Fayard une maison d'édition littéraire majeure, alors que la littérature n'était pas la marque dominante de Fayard avant son arrivée. Il a voulu renforcer cette dimension dans leur catalogue général. J'avais rencontré Marc Petit grâce à Frédéric Tristan, des écrivains de la mouvance de la nouvelle fiction, et lui avais fait lire le manuscrit d' "Oubliez Adam Weinberger". Quand Marc Petit est devenu conseiller éditorial chez Fayard, j'ai repris contact, retravaillé avec lui un passage. Il a proposé le roman à Claude Durand. Une semaine après, j'ai reçu un coup de téléphone de la secrétaire qui me demandait à quelle adresse elle pouvait m'envoyer le contrat".  Les Editions Fayard publieront cinq romans de Vincent Engel en cinq ans :  "Oubliez Adam Weinberger", "Retour à Montechiarro", "Mon voisin, c'est quelqu'un", "Requiem venitien" et "Les Angéliques".

Editions Lattès :  "Ce dont je me suis rendu compte avec le roman "Les absentes" qui devait clore la série toscane, c'est que tu peux arriver à un tel niveau de maîtrise que tu peux écrire sur n'importe quoi. Ecrire un livre n'est plus une difficulté, parce que tu as les trucs, les techniques, les facilités. Cette facilité est un piège. La question n'est pas :  "Suis-je capable d'écrire des livres" mais "Quels livres méritent vraiment d'être publiés?". Et c'est à ce niveau qu'un éditeur doit intervenir, car un écrivain n'a jamais la lucidité nécessaire sur son manuscrit. L'écrivain est le plus mauvais lecteur de ses livres. C'est pour cela que le métier d'éditeur est terriblement difficile et ingrat, parce qu'il doit être capable de dire des choses désagréables. S'il y a de grands livres, c'est parce qu'il y a de grands éditeurs. Chez Lattès, j'ai voulu achever l'ensemble toscan et écrire le fin mot de l'histoire de "Raphaël et Laetitia", ainsi que les péripéties de la génération qui suit la fin de "Retour à Montechiarro". J'en ai écrit 650 pages, mais mon éditrice n'était pas convaincue, ce en quoi mon épouse lui a donné raison. J'ai donc rangé le manuscrit. Il y a un point commun entre Fayard et Lattès : c'est qu'il s'agit de petites structures, avec un rapport de proximité entre l'éditeur(trice) et l'auteur. Ce sont de petites équipes, il n'y a ni comité de lecture, ni commerciaux qui viennent interférer, ce qui est très chouette, d'autant que Karina Hocine est une très bonne directrice littéraire, exigeante, qui fait beaucoup travailler l'auteur. "La peur du paradis", je l'ai réécrit entièrement trois fois, suite à ses remarques, ce que je n'ai jamais connu à ce point-là. Seul le premier chapitre est resté tel quel!".

En 2010, les éditions Lattès publient son roman "Le mariage de Dominique Hardenne" que j'ai lu et que je n'ai pas aimé :  http://ecrivainsbelges.blogspot.com/2010/09/le-mariage-de-dominique-hardenne.html

Edern Editions (auto-édition) :   "A trop publier par les voies traditionnelles, tu finis par créer un effet de lassitude, voire de rejet, auprès du public et de la presse, à quelques exceptions près comme Amélie Nothomb qui a un rendez-vous fixe avec ses lecteurs. Ensuite, tous les livres ne doivent pas passer par les mêmes filières. Par leur nature même, certains ne vont pas intéresser un grand public, comme les pièces de théâtre, certains types d'essais, etc. Cela reste confidentiel mais permet au livre d'exister. Ce système me donne une parfaite indépendance. A mes yeux, ces livres ne sont pas moins importants mais ils ont une autre vie. Je crois dans l'édition électronique. Je ne suis pas attaché au papier, ce qui compte pour moi, c'est le texte. De plus, il y a aujourd'hui des instruments qui permettent une lecture agréable avec la possibilité de mettre des annotations, de surligner. Tu as ta tablette et 1.000 titres avec elle. L'édition française est dix ans en retard en matière d'édition numérique".

Plus d'infos sur www.vincent-engel.com

samedi 26 janvier 2013

"Le lait de la terre" (Alain Bertrand)

L'écrivain belge Alain Bertrand habite et enseigne à Bastogne. Il est l'auteur d'une dizaine d'ouvrages, dont un essai sur Simenon. Dans "Le lait de la terre", il nous raconte l'histoire de Charles, un professeur, qui quitte Bruxelles pour vivre dans un village d'Ardenne où il espère naïvement trouver le calme et le bon air.

Charles y fait la connaissance d'un monde rural confronté à la crise de l'agriculture, aux normes européennes et au prix du lait peu favorable aux fermiers. Parmi ceux-ci, la belle Irène retient son attention :   "L'amour, Charles n'en connaît pas plus le mode d'emploi que celui de la machine à laver, et si sa belle paysanne lui a laissé des arômes de feuille morte et le toucher de sa chair rousse, il n'a pas osé, il n'a pas pu, il n'a pas eu la force de l'arracher à son christ en marcel, de l'entraîner au-dessus du plancher des vaches, de la basse-cour fienteuse, de l'Ardenne secouée de vent, jusqu'à la couche monumentale des nuages, là où les âmes succombent à toutes les tentations sous l'oeil échauffé du soleil".

"Le lait de la terre" est un roman de terroir bien écrit, avec humour et une pointe d'Orval, qui me fait penser au style d'Armel Job et de René Henoumont. On ressent que l'auteur aime profondément son Ardenne. Voici sa belle description de la Gaume :

"La Gaume est une fille de joie adossée à l'Ardenne boisée. Elle a de jolies feuilles de vigne et tend ses collines vers le sud, en agitant un drapeau bleu, blanc, rouge. Le genou troussé, un talon à plat contre l'écorce, la belle a la cuisse tiédie par un soleil qui cligne de l'oeil tous les jours de l'année. Juste à côté, en Ardenne, il pleut comme vache qui pisse en toute saison, et même la nuit, même l'hiver, même au cours des messes de mariage. Affaire de microclimat, susurre l'office du tourisme de Virton. Autant vérifier sur place s'il y a des mirabelles, des orchidées, et puis des cigales qui déroulent des chansons d'amour provençal... Le prospectus touristique dévoile une jeune femme sans minceurs inutiles, les joues en forme de pommes, la gorge imitant une cuesta - front abrupt et versant en pente douce - la lèvre rincée au cidre. Le verre prêt à être choqué, clin d'oeil vers le spectateur, semble une incitation à la villégiature intime".