mercredi 20 février 2013

Nouveau roman de Dimitri Verhulst

Dimitri Verhulst (40 ans) fait partie de ces acteurs culturels belges qui jettent des ponts au-dessus de la frontière linguistique. Cela fait neuf ans que l'écrivain a quitté Gand pour s'installer à Huccorgne, près de Wanze. Il est co-présentateur avec Hadja Lahbib de l'émission culturelle bilingue "Vlaams kaai" sur Arte Belgique. Et il poursuit sa carrière littéraire tant au nord qu'au sud du pays.

Son nouveau roman en français s'appelle "L'entrée du Christ à Bruxelles". Il imagine qu'une dépêche annonce que le Christ viendra sur Terre, et à Bruxelles le jour de la fête nationale le 21 juillet. Cette simple annonce bouleverse la vie des habitants, perturbe les autorités, rameute les curieux. Une fable souvent très drôle qui est aussi un regard sans concession sur notre société.

A l'occasion de la sortie de "L'entrée du Christ à Bruxelles", Dimitri Verhulst a répondu aux questions du journalite Guy Duplat :

"L'entrée du Christ à Bruxelles est une référence au tableau de James Ensor même si vous ne parlez pas du peintre?
- C'est un peu un retour à la littérature. James Ensor avait lu la nouvelle de Balzac, "Jésus-Christ en Flandre". Je remets cette idée à nouveau dans la littérature. On a vu, ces dernières années, d'autres parodies d'Ensor, comme l'entrée de Mahomet à Kuala Lumpur. C'est chaque fois la même idée : quel est l'impact de la venue de quelqu'un qui, si on y croit, symbolise le bien?

- Sa venue permet de réaliser l'utopie d'un monde meilleur?
- Je montre en effet que les gens seraient alors prêts à se battre pour un monde plus juste, simplement à cause de l'arrivée du Christ, parfois parce qu'on a peur de ce qu'il pourrait nous dire. Mais pourquoi ne pourrait-on pas faire la même chose sans cela? Mon combat, mon idéal, ce n'est pas d'attendre un dieu, qui d'ailleurs ne viendra pas, mais de réaliser déjà ce monde meilleur, aujourd'hui. Pourquoi faudrait-il un retour des religions, avec leurs diktats et leurs "conseils" pour qu'on se préoccupe enfin des autres? Je n'aurais jamais cru qu'en 2013, des siècles après les Lumières, on ait encore besoin de l'arrivée d'un dieu sur terre pour se préoccuper du bien des hommes. Mais il est vrai qu'aujourd'hui, l'égoïsme domine et que trop de gens, quand ils croisent un SDF à la Gare Centrale, se disent qu'ils s'en foutent car de toute manière, c'est de sa faute.

- Vous adoptez le ton de la farce, tout le monde y passe et en prend pour son grade. Vous n'êtes pas un peu misanthrope?
- C'est mon rapport à Ensor qui avait ce même ton avec son monde de 1880. C'est un plaisir de faire cela, comme lors d'un carnaval. Mais la misanthropie, non. C'était le thème d'un roman (non traduit), "Journées de merde sur une boule de merde", mais pas ici où je parle plutôt de la petitesse des gens, j'évoque aussi l'univers des villes avec Bruxelles mais cela pourrait être Paris ou Eindhoven, ces villes où règne un égoïsme quand chacun se replie sur son chez soi, bien chauffé, n'ayant plus comme vie sociale que Facebook. C'est mon droit de mettre ce monde en question où les gens ont perdu l'habitude de se dire bonjour. Je le vois chaque jour. A Wanze, tout le monde se salue, mais déjà à Huy, c'est fini et personne n'aide quelqu'un en lui ouvrant une porte. Au grand magasin, quand une caisse supplémentaire s'ouvre, tout le monde se précipite pour dépasser son voisin.

- Votre héros (est-ce vous?) dit : "Je suis ce fou inoffensif qui rêve doucement d'un monde sans nationalités, sans drapeaux, un monde sans passeports comme c'était encore le cas avant la première guerre mondiale".
- Stefan Zweig était par hasard à Ostende chez James Ensor quand a éclaté la guerre. C'est alors qu'on a instauré le passeport et il n'a pas pu rentrer chez lui. Sur mon passeport, on indique que je suis né à Alost, mais cela ne dit rien de mon caractère, de mon esprit. C'est curieux ces questions : on me qualifie de Flamand quand je vis en Wallonie, comme on qualifie de Turcs des immigrés venus de Turquie et habitant chez nous, parfois depuis leur naissance. Pour moi, il n'y a pas de frontières, pas de différence entre un habitant d'Eeklo, de Rochefort ou du Kosovo. Certes, je connais la convention de Genève qui réserve l'accueil aux réfugiés politiques, mais pourquoi la pauvreté qui les chasse ne serait pas une bonne raison? L'économie ne serait-elle pas politique aussi comme on le voit avec Mittal? Quelle différence de souffrances y a-t-il entre quelqu'un qui meurt d'une balle dans la tête pour ses convictions et celui qui meurt de faim? Qu'est-ce qui nous permet de dire qu'une souffrance est à 100% et une autre à 40%? Personne ne fait le choix de naître où il est né. Si j'avais eu le choix, je n'aurais pas choisi un père alcoolique.

- Pourquoi avoir quitté Gand il y a neuf ans?
- C'est bizarre qu'on me demande toujours çà. Pourquoi un Belge ne peut-il pas vivre en Belgique? Demande-t-on à un Belge pourquoi il a choisi de vivre en Provence? En fait, je connaissais bien la Wallonie dès mon enfance ; j'ai escaladé tous les rochers de la région. Et à Gand, je voyais monter, comme ailleurs en Flandre, l'extrême-droite. Mais j'ai bien vu qu'en Wallonie aussi, il y a une certaine xénophobie qui augmente. Entendre des Wallons parler parfois des Arabes ou des homosexuels, me fait peur. Disons que je continue mon combat humaniste, cette fois depuis la Wallonie.

- Que représente la Belgique?
- Impossible à la définir. Mais il y a quelque chose. J'ai travaillé avec le photographe de Magnum, Harry Gruyaert, pour un livre de photos sur la Belgique. Dans toutes, même des détails, on sentait qu'on était en Belgique même si on ne pouvait dire pourquoi. J'ai écrit ce livre sur l'entrée du Christ en pleine crise gouvernementale interminable. Une telle crise en Afrique aurait mené à la guerre civile. Pas chez nous, où règne un goût de la tranquilité, où on a continué à payer nos impôts. Nous avons réussi à construire une société qui peut fonctionner même sans ses directeurs et gardiens.

- Bart De Wever?
- Pourquoi toujours parler de lui? Mais il n'est pas tabou, il est le produit de son temps, la victime de petits esprits. Son discours n'est pas le mien quand il parle de territoires comme si on était encore au Moyen Age. Mais sans doute, ces gens qui ont accepté de manger du McDo toute leur vie, ont-ils maintenant peur de cette mondialisation qu'ils acceptaient? Je préfère dire que je suis fier d'être belge quand je vois que l'on vient de l'étranger chez nous grâce à nos lois généreuses sur l'avortement et l'euthanasie. Nous avons eu de vrais débats et de vrais lois pour répondre à la souffrance des gens.

- La merditude des choses : c'était votre histoire?
- Je voulais lever un tabou, parler de l'alcoolisme qu'on cache trop souvent, de ces enfants de 10 ans qu'on retrouve endormis à une heure du matin sur le billard du café car la loi précise seulement qu'ils doivent être accompagnés d'un adulte, sans dire dans quel état est cet adulte. Cela n'a toujours pas changé d'ailleurs. Mon prochain livre sort en mai et parlera d'un homme de 70 ans qui n'a plus de plaisir dans la vie et dans son couple et choisit de simuler la maladie d'Alzheimer pour être séparé de sa femme, dans un home, à voir ce que les gens disent de lui. On parle peu de la solitude et de la tristesse des gens âgés".

samedi 16 février 2013

Vincent Engel et les éditeurs

Après Colette Nys-Mazure, c'est au tour de l'écrivain belge Vincent Engel d'être interrogé par la revue "Le Carnet et les Instants" sur ses rapports avec les éditeurs.

Un métier qu'il a pratiqué :    "En 1993, je lance L'Année Nouvelle, une série d'activités autour de la nouvelle : des séminaires, des concours d'adaptation de nouvelles, des cours, des rencontres, des ateliers d'écriture, des visites dans des écoles, un colloque, une exposition, etc. Cela a été une aventure un peu folle comme celles que l'on peut lancer à 30 ans. "L'Année Nouvelle" paraît en co-édition. C'était lié à la logique même du projet et une manière de matérialiser le souhait d'y intégrer la francophonie. Evidemment, on ne reprenait pas l'ensemble de la francophonie, mais ces quatre éditeurs étaient déjà assez représentatifs. Cette coédition était aussi une manière de partager les coûts, l'idée étant que le recueil se vende au meilleur prix. A l'époque, j'avais réalisé tout le travail de mise en page, de suivi, de correction. Bénévolement. Ces quatre éditeurs étaient des personnages fascinants, des éditeurs atypiques à la tête chacun d'une petite maison, animés de projets très littéraires et pointus, discutables comme tous les projets littéraires. On a réussi à les embarquer dans cette aventure mémorable. J'ai toujours été farouchement opposé aux anthologies qui donnent des extraits de livres. C'est comme si tu voulais donner un cours de médecine en n'ayant qu'un bras sous la main. La nouvelle a l'avantage d'être un outil pédagogique formidable car elle constitue un ensemble, un tout. Quand ce texte complet est bien choisi, il est suffisant pour montrer les aspects principaux d'un auteur. Un extrait de roman ne le permet pas, car il ne montre pas la manière dont un écrivain construit son récit. De plus, la nouvelle était un sujet d'études dont peu de personnes se souciaient, si ce n'est René Godenne à l'époque. Il y avait une grande lacune au niveau universitaire et, dans la foulée, on a créé un centre d'étude de la nouvelle et on a organisé d'autres colloques par la suite".

A Saint-Quentin, Vincent Engel est le lauréat du 12ème Concours international de la meilleure nouvelle de langue française avec "Le Messie" et du 14ème Concours international de la meilleure nouvelle de langue française avec "Maramisa".

Editions L'Instant Même :   "C'est le hasard des rencontres qui a fait que j'ai commencé à publier des nouvelles, mais j'avais déjà terminé des romans. Je ne suis pas un nouvelliste qui est passé au roman. Cela ne m'intéresse pas. J'aime la fiction, j'écris parfois des romans, parfois des nouvelles ou des pièces de théâtre ou des scénarios. J'ai rencontré l'éditeur de L'Instant Même, Gilles Pellerin au festival de la nouvelle de Saint-Quentin, où j'avais reçu un prix. L'Instant Même, c'est deux personnes : Gilles Pellerin et Marie Taillon, un couple de fous, absolument passionnants et passionnés. Cela a été un coup de foudre amical instantané. On s'est croisés dans le couloir d'un petit hôtel à Saint-Quentin où ils se trouvaient avec leur premier bébé. Marie est une femme réservée, mais une éditrice impitoyable qui travaille magnifiquement, tandis que Gilles est d'un baroque exubérant, une intelligence qui fuse tout le temps, capable de s'enflammer et de s'enthousiasmer. Ce sont de belles personnes dont la rencontre t'enrichit et te rend meilleur. Je ne les vois pas assez malheureusement, tandis qu'ils s'évertuent à maintenir vaille que vaille leur maison d'édition qui est aujourd'hui une belle référence au Québec". Ils publieront aussi son roman "Un jour, ce sera l'aube" en 1995 (en co-édition avec Labor) et son roman "Raphaël et Laetitia" en 1996 (en co-édition avec Alfil).

Editions Labor :   "Les relations avec la directrice de Labor se sont dégradées parce qu'une partie de leur stock avait été bradée chez un soldeur sans que les auteurs soient prévenus, alors que les livres étaient toujours en librairie. Grâce à une action avec la SACD, elle a accepté d'abandonner les droits aux auteurs. Certains éditeurs pensent qu'éditer un auteur, c'est lui faire un beau cadeau et s'arrogent le droit de ne pas le rétribuer".

Editions Alfil :  "Les éditions Alfil étaient dirigées par Nicole Fisbach, une éditrice magnifique, qui s'est lancée dans une aventure démesurée car elle ne voulait publier que des petits livres qui comprenaient soit deux, trois nouvelles, soit une seule, plus longue. Fondamentalement, elle avait raison : un recueil de nouvelles, en soi, est une absurdité. La meilleure forme de publication pour une nouvelle, c'est un texte isolé. Mais économiquement, c'est un casse-gueule. Symboliquement, le coût est trop élevé pour les lecteurs".

Editions Quorum :   "Mon parcours avec Quorum a été une belle histoire. Pierre Lelong est un chouette type. Cela faisait dix ans que je cherchais un éditeur pour "Oubliez Adam Weinberger" et j'avais toujours voulu le publier à Paris, en co-édition avec L'Instant Même. Peu de gens le savent, mais ce roman "Oubliez Adam Weinberger" était déjà fini en 1991, avant que je ne publie les nouvelles à L'Instant Même. Actes Sud l'avait refusé parce que la deuxième partie n'était pas écrite dans le même ton que la première. Le Seuil parce que ce que j'écrivais de la Shoah ne correspondait pas à ce qui se dit ou devrait se dire. Plus les refus standards. Il ne faut pas croire : j'en ai un paquet. Il faut être entêté et patient quand on veut publier. De guerre lasse, je m'étais décidé à accepter la proposition de Pierre quand, à ce moment-là, le projet s'est débloqué de manière inattendue avec Fayard. Pierre Lelong m'a tout de suite expliqué que sa motivation, c'était de lancer des auteurs et que c'était une consécration pour lui de les voir passer chez des éditeurs parisiens importants, ce qui n'est pas le point de vue de tous ses confrères".

Editions Fayard :   "Le projet de Claude Durand était de faire de Fayard une maison d'édition littéraire majeure, alors que la littérature n'était pas la marque dominante de Fayard avant son arrivée. Il a voulu renforcer cette dimension dans leur catalogue général. J'avais rencontré Marc Petit grâce à Frédéric Tristan, des écrivains de la mouvance de la nouvelle fiction, et lui avais fait lire le manuscrit d' "Oubliez Adam Weinberger". Quand Marc Petit est devenu conseiller éditorial chez Fayard, j'ai repris contact, retravaillé avec lui un passage. Il a proposé le roman à Claude Durand. Une semaine après, j'ai reçu un coup de téléphone de la secrétaire qui me demandait à quelle adresse elle pouvait m'envoyer le contrat".  Les Editions Fayard publieront cinq romans de Vincent Engel en cinq ans :  "Oubliez Adam Weinberger", "Retour à Montechiarro", "Mon voisin, c'est quelqu'un", "Requiem venitien" et "Les Angéliques".

Editions Lattès :  "Ce dont je me suis rendu compte avec le roman "Les absentes" qui devait clore la série toscane, c'est que tu peux arriver à un tel niveau de maîtrise que tu peux écrire sur n'importe quoi. Ecrire un livre n'est plus une difficulté, parce que tu as les trucs, les techniques, les facilités. Cette facilité est un piège. La question n'est pas :  "Suis-je capable d'écrire des livres" mais "Quels livres méritent vraiment d'être publiés?". Et c'est à ce niveau qu'un éditeur doit intervenir, car un écrivain n'a jamais la lucidité nécessaire sur son manuscrit. L'écrivain est le plus mauvais lecteur de ses livres. C'est pour cela que le métier d'éditeur est terriblement difficile et ingrat, parce qu'il doit être capable de dire des choses désagréables. S'il y a de grands livres, c'est parce qu'il y a de grands éditeurs. Chez Lattès, j'ai voulu achever l'ensemble toscan et écrire le fin mot de l'histoire de "Raphaël et Laetitia", ainsi que les péripéties de la génération qui suit la fin de "Retour à Montechiarro". J'en ai écrit 650 pages, mais mon éditrice n'était pas convaincue, ce en quoi mon épouse lui a donné raison. J'ai donc rangé le manuscrit. Il y a un point commun entre Fayard et Lattès : c'est qu'il s'agit de petites structures, avec un rapport de proximité entre l'éditeur(trice) et l'auteur. Ce sont de petites équipes, il n'y a ni comité de lecture, ni commerciaux qui viennent interférer, ce qui est très chouette, d'autant que Karina Hocine est une très bonne directrice littéraire, exigeante, qui fait beaucoup travailler l'auteur. "La peur du paradis", je l'ai réécrit entièrement trois fois, suite à ses remarques, ce que je n'ai jamais connu à ce point-là. Seul le premier chapitre est resté tel quel!".

En 2010, les éditions Lattès publient son roman "Le mariage de Dominique Hardenne" que j'ai lu et que je n'ai pas aimé :  http://ecrivainsbelges.blogspot.com/2010/09/le-mariage-de-dominique-hardenne.html

Edern Editions (auto-édition) :   "A trop publier par les voies traditionnelles, tu finis par créer un effet de lassitude, voire de rejet, auprès du public et de la presse, à quelques exceptions près comme Amélie Nothomb qui a un rendez-vous fixe avec ses lecteurs. Ensuite, tous les livres ne doivent pas passer par les mêmes filières. Par leur nature même, certains ne vont pas intéresser un grand public, comme les pièces de théâtre, certains types d'essais, etc. Cela reste confidentiel mais permet au livre d'exister. Ce système me donne une parfaite indépendance. A mes yeux, ces livres ne sont pas moins importants mais ils ont une autre vie. Je crois dans l'édition électronique. Je ne suis pas attaché au papier, ce qui compte pour moi, c'est le texte. De plus, il y a aujourd'hui des instruments qui permettent une lecture agréable avec la possibilité de mettre des annotations, de surligner. Tu as ta tablette et 1.000 titres avec elle. L'édition française est dix ans en retard en matière d'édition numérique".

Plus d'infos sur www.vincent-engel.com