mercredi 21 février 2018

Les Editions Diagonale

La maison d'édition belge Diagonale a été créée en 2014 par Ann-Gaëlle Dumont (romaniste) et Pascaline David (philosophe et scénariste). Après avoir ré-édité "Les conquêtes véritables" de Nicolas Marchal (lauréat du Prix Première 2009), elles ont publié cinq premiers romans, ce qui fait l'originalité de cette maison d'édition. Plus d'infos :   www.editionsdiagonale.com

Pascaline David a répondu aux questions de la revue "Le Carnet et les Instants" :

"Pourquoi avez-vous eu l'idée de lancer une maison d'édition consacrée aux premiers romans?
- En 2014, lorsque nous avons créé Diagonale, Ann-Gaëlle Dumont et moi, rien n'était vraiment fait pour les auteurs d'un premier roman. Certes, des prix existaient mais c'était à peu près tout. Chaque année, on entendait ces chiffres vertigineux. Les grands éditeurs reçoivent une marée de manuscrits par la poste :  un toutes les huit minutes chez Gallimard, cinq par jour chez Actes Sud, autant chez Grasset, etc. S'il n'y a pas quelqu'un pour le sortir de la pile (les mots même d'Hubert Nyssen que nous avions rencontré), c'est mission impossible d'être remarqué.

Nous avons voulu faire quelque chose. Le début d'un auteur est primordial. Etre publié, c'est une forme de naissance, d'entrée officielle dans la littérature. Si on désire être publié, c'est qu'on écrit pour un public, l'envie est là de rencontrer des lecteurs. En même temps, il est si difficile pour un auteur de savoir se situer vis-à-vis de son travail d'écriture. Est-ce le moment? Ou dois-je encore travailler? L'éditeur a ici une vraie responsabilité. C'est le premier qui adoube un auteur, goûte à son univers, identifie un style. C'est lui qui dit :  tu es prêt, on va y aller. C'est aussi important de refuser un manuscrit que de le sélectionner. On pense par exemple à la trajectoire de Jean-Philippe Toussaint :  elle aurait été tout autre si elle avait débuté par la parution d' "Echecs" au Seuil, chez Ramsay ou chez Denoël, plutôt qu'avec "La salle de bain" chez Minuit. 

Accepter un texte à un stade intermédiaire de maturité n'est pas un bon service à rendre à son auteur. C'est le jeter sur le marché alors qu'il n'est pas au meilleur de sa forme. Après, il doit se débrouiller pour convaincre et subsister. C'est ce qu'on pourrait d'ailleurs reprocher à l'autoédition et au compte d'auteur. Il n'y a aucun filtre. Hormis quelques surprises, les auteurs apparaissent comme des diamants bruts, un peu à l'abandon.

Nous avons fait le pari de donner de notre temps et de notre énergie pour les auteurs d'un premier roman, qu'ils se trouvent, à notre estime, à deux doigts de la ligne de maturité ou qu'ils aient encore beaucoup de chemin à faire. Nous avons envie de nourrir, d'instruire et d'intervenir à cette étape-là de la création littéraire par une proposition éditoriale particulière. Etre un interlocuteur professionnel privilégié pour des nouveaux auteurs. 

Ainsi, pour les manuscrits présentant beaucoup de difficultés, nous avons jusqu'à présent envoyé une fiche de lecture documentée aux auteurs. Bien sûr, celle-ci est à prendre avec une certaine réserve : ce n'est là qu'un avis parmi d'autres. L'idéal serait d'en avoir plusieurs. Quant aux manuscrits qui nous semblent publiables, nous avons engagé, avec l'accord de l'auteur, un travail de perfectionnement. C'est ce qui est arrivé au roman "Quand les ânes de la colline sont devenus barbus" de John Henry, ou "Le modèle" de Manuel Capouet. Etre un éditeur de petite taille nous donne cette flexibilité.

- Quelles particularités trouvez-vous aux premiers romans?
- Souvent, dans un premier roman, l'auteur donne beaucoup de lui-même, de son histoire. Il y a une vraie fraicheur. Stylistique aussi.

- Comme vous avez souvent affaire à des auteurs débutants, est-ce que cela nécessite un gros travail d'accompagnement de votre part?
- La plupart des manuscrits que nous recevons ne permettent pas un travail d'accompagnement. Tout simplement, la matière n'est pas là. Il faudrait tout reprendre et, pour le style, ce n'est pas vraiment possible. Par contre, pour les 1 à 2% restants, nous proposons à leurs auteurs de les pousser le plus loin possible. Quitte à couper, p.ex., un chapitre ou parfois certaines parties, dans les dialogues s'ils sont trop bavards. 

- Est-ce que cela n'est pas frustrant de lancer de nouveaux écrivains et de ne pas les suivre au cours de leur carrière?
- L'idée est bien de les suivre après la parution du premier livre. Il est vrai qu'au début, nous pensions nous contenter des seuls premiers romans, mais on nous a rapidement conseillé de suivre nos auteurs. Il ne suffit pas de semer horizontalement, il faut également voir la forêt pousser. Il serait également dommage de renoncer à la confiance qui s'est installée lors d'un premier travail éditorial. Même si aujourd'hui, nous n'en sommes pas encore là. Le seul deuxième roman que nous avons publié est "Autour de la flamme" de Daniel Charlez d'Autreppe, dont le premier roman avait été publié, il y a quelques années maintenant, dans la collection Baleine (appartenant à ce moment au Seuil), sous un pseudonyme".

La suite de cette interview se trouve dans la revue "Le Carnet et les Instants" que vous pouvez recevoir gratuitement par courrier sur simple demande auprès du Service de Promotion des Lettres de la Fédération Wallonie-Bruxelles

Prix Première 2018

Lors de la Foire du Livre de Bruxelles sera remis le Prix Première 2018. Porté par la RTBF, il est décerné depuis 2007 par des auditeurs qui se prononcent sur une présélection de dix premiers romans venus de toute la francophonie. En une décennie, trois Belges se sont illustrés :

- Nicolas Marchal :   Prix Première 2009 pour "Les conquêtes véritables"

- Nicole Roland :   Prix Première 2011 pour "Kosaburo, 1945"

- Antoine Wauters :    Prix Première 2014 pour "Nos mères"

mercredi 14 février 2018

Premier roman de Victoire de Changy

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Victoire de Changy a répondu aux questions de Michel Torrekens pour la revue "Le Carnet et les Instants" que vous pouvez recevoir gratuitement sur simple demande auprès du Service de Promotion des Lettres de la Fédération Wallonie-Bruxelles :

"Souvent, on dit qu'un premier roman est autobiographique. Est-ce votre cas?
- Je vais me permettre de ne parler que de mon cas précis, qui, j'imagine, doit ressembler à celui de certains autres premiers romans. Si je le confirme? Oui et non. Dans ce premier roman, j'ai déposé tout ce que j'aurais souhaité mettre dans tous ces autres que je n'ai pas écrits. "Tout" inclut certes du vécu donc, mais aussi et surtout du vu, de l'entendu, du ressenti, du senti, du songé. C'est comme s'il m'avait fallu vider le contenu de mes innombrables carnets dans un nombre limité de pages, pour ensuite les refermer à tout jamais, et enfin passer à autre chose. 

- Un premier roman publié a parfois été précédé de plusieurs manuscrits. Est-ce le cas pour vous? 
- J'écris depuis toujours et n'ai jamais envisagé de faire autre chose que cela. Mon écriture a donc été travaillée, retravaillée, retravaillée encore depuis une bonne vingtaine d'années. S'agissant de se faire les armes auprès de lecteurs, je tiens un blog et reçois de nombreux retours sur celui-ci, epuis l'âge de quatorze ans.

- Votre éditeur a-t-il joué un rôle particulier pour ce premier roman?
- Mon éditeur (une éditrice en l'occurrence :  Emilie Lassus) est la première à m'avoir dit oui. C'est un rôle fondateur que personne ne pourra lui ôter, un oui qui lui est presque venu d'emblée après lecture des premières pages du roman, et qu'elle a prudemment contenu en elle avant de me le confirmer deux jours plus tard.

- Avez-vous rencontré des difficultés à trouver cet éditeur?
- J'ai essuyé quelques refus, mais deux mois seulement après envoi aux éditeurs, mon livre était reçu chez Autrement. Je sais que ça ne se passe pas toujours comme cela, je m'en sens franchement chanceuse et honorée. 

- Maintenant que votre premier roman est publié, quels sont vos étonnements (positifs et négatifs) par rapport à ce qui doit apparaître à vos yeux comme un événement?
- Etonnée très positivement que des gens qui ne me connaissent pas du tout, qui n'ont donc aucun rapport de bienveillance ni de tendresse à mon égard, soient pris par le roman, en parlent autour d'eux, parfois me le font savoir. Etonnée un peu négativement de mon rapport à mon objet-livre, que j'imaginais vénérer, exposer fièrement, et que j'ai au contraire presque du mal à placer dans ma bibliothèque parmi les autres. Il m'appartient et ne m'appartient plus dans le même temps. C'est un sentiment ambivalent étrange à expliquer. 

- On dit souvent que la difficulté n'est pas d'écrire un premier roman, mais d'écrire le deuxième. Confirmez-vous cette difficulté?
- Je ne la confirme pas, non, je dirais presque le contraire... Mais les circonstances m'ont sans aucun doute aidée. J'ai terminé mon premier roman et entamé une année à l'Atelier des écritures contemporaines de La Cambre exactement en même temps. Or, l'objectif de l'Atelier était d'écrire un roman entier sur l'année de "formation". J'avais des échéances, des dates de rendus, et j'ai donc été forcée de m'y remettre immédiatement, sans tergiverser, sans trop m'interroger. Si le premier roman est empli de tout ce que j'évoquais ci-avant, le second ne contient rien d'autre qu'un pur produit de mon imaginaire. Pendant un an, j'ai suivi l'évolution et les cheminements de mes personnages comme si j'assistais à leurs parcours derrière un écran, à une saga. Comme si je n'y étais véritablement pour rien, que mes doigts se trouvaient passeurs d'une épopée qui me dépassait. J'ai trouvé cela magique, grisant et presque mystique. Je pense qu'elle doit se trouver là, la littérature. Ce second roman, qui ne ressemble en rien au premier, est terminé et est en cours de lecture chez mon éditrice.

- Avez-vous un point à ajouter sur cette thématique?
- Peut-être que de se lancer dans une si merveilleuse aventure demande de la rigueur et de la chance, de la douceur et de la force". 

mercredi 7 février 2018

Isabelle Fagot, attachée de presse des éditions Onlit

Isabelle Fagot est l'attachée de presse de la maison d'édition belge Onlit (www.onlit.net). Elle a été interviewée par la revue "Le Carnet et les Instants" que vous pouvez recevoir gratuitement sur simple demande auprès du Service de Promotion des Lettres de la Fédération Wallonie-Bruxelles :

"En quoi consiste le métier d'attaché de presse?
- J'aime bien dire que l'attaché de presse est un fil conducteur, un intermédiaire entre une personne et une autre personne, ou parfois entre une personne et une multitude de personnes. Plus précisément, c'est un intermédiaire entre un artiste (quel que soit le domaine : musique, littérature, p.ex.) et la presse. Le but de l'attaché de presse, c'est de faire connaître au grand public l'artiste en question. Donc, mon intermédiaire à moi, c'est la presse. Parfois, l'attaché de presse peut aussi être relations publiques :  dans ce cas-là, on touche directement différents publics ciblés. Mais l'attaché de presse au sens strict ne travaille qu'avec la presse. Ce qui est déjà un domaine très vaste.

- Vous travaillez avec la presse au sens large, c'est-à-dire télévision, radio, journaux et périodiques?
- Oui, on considère vraiment tous les canaux. Il y a quelque temps, on ne tenait pas compte des blogs, et puis ils se sont vraiment développés. Les gens lisent de moins en moins les journaux et écoutent de moins en moins la radio, donc l'attaché de presse est obligé d'être proactif et de s'ouvrir aux autres canaux. 

- Comment êtes-vous devenue attachée de presse?
- Un peu par hasard. Je suis autodidacte et j'aime bien le terme "amateur". Parce que dans amateur, il y a aimer. Et puis parce qu'on apprend toute sa vie. A quel moment l'autodidacte cesse-t-il d'être amateur pour devenir professionnel? En fait, c'est la pratique qui professionnalise l'amateur ou l'autodidacte. J'ai d'abord été une attachée de presse autodidacte et aujourd'hui, je me professionnalise.

- Avez-vous toujours travaillé comme attaché de presse?
- Non. J'ai commencé ma carrière professionnelle en faisant de la radio à la RTBF. J'étais déjà ce passeur entre les artistes que j'aimais et les publics. Mais des publics que je ne voyais pas. C'était en plus une époque où on ne filmait pas la radio. L'animateur était vraiment dans son cocon, il parlait a priori pour des milliers de gens mais on ne savait pas vraiment combien. Les gens qui me croisaient dans la rue ne me reconnaissaient pas. J'aimais cet anonymat. Puis, j'ai eu l'idée de ce travail d'attachée de presse, parce que c'était une manière d'être encore plus proche des artistes et plus efficace :  je travaillerais avec eux sur le long terme, alors qu'à la radio, j'étais ce passeur éphémère qui ne pouvait leur accorder que quelques minutes. J'avais déjà un intérêt marqué pour la littérature. C'était donc finalement assez cohérent que je m'occupe aussi d'auteurs. Puis, je suis partie en France pendant neuf ans parce que j'ai rencontré l'homme de ma vie...que j'ai ramené ensuite en Belgique. Là-bas, c'était plus compliqué de continuer à travailler comme attachée de presse. A cette époque, il y avait bien quelques artistes belges qui ont amorcé la reconnaissance de la Belgique aux yeux des Parisiens. Mais pour tous les autres dans le bas de l'échelle, les artistes moins connus et encore plus les invisibles comme moi, il n'y avait aucune reconnaissance et les Parisiens se moquaient même facilement de nous et de notre accent. Difficile donc de se faire une place. Mais j'ai aussi été libraire à cette époque ; j'étais alors un passeur direct. Comme nos projets, à mon époux et moi, n'aboutissaient pas vraiment, nous avons décidé de rentrer en Belgique. J'ai alors repris très vite des contacts qui m'ont amenée à redevenir l'attachée de presse que j'étais et je me suis très vite orientée vers la littérature.

- Quelles sont vos fonctions (passées et actuelles) dans le monde littéraire?
- J'ai eu des missions pour la Foire du Livre de Bruxelles. J'ai travaillé pour Luce Wilquin dans le cadre d'un festival qui s'appelait "L'écrin de l'écrit". Bon an mal an, il y a toujours eu le livre dans mes activités depuis lors. Aujourd'hui, je travaille pour Onlit et je suis très contente qu'une maison d'édition belge se donne les moyens d'avoir une attachée de presse.

- Les grandes maisons d'édition françaises disposent d'un service de presse avec plusieurs attachés de presse salariés. En tant qu'attachée de presse travaillant en Belgique, vous êtes freelance?
- Oui. Cela signifie que je travaille pour plusieurs artistes, dans différents domaines. Je ne peux pas me limiter à la littérature, parce que ce ne serait pas tenable financièrement. Je trouve d'ailleurs important de ne travailler que pour un seul éditeur belge en littérature générale. Mon travail pour Onlit ne serait pas incompatible avec des missions pour des éditeurs de bande dessinée ou de livres universitaires, mais je ne connais pas assez ces milieux pour y travailler. Donc comme je me positionne exclusivement sur le créneau littéraire, je ne voudrais pas, étant donné les réalités du marché du livre, travailler aussi pour des concurrents d'Onlit. Par contre, j'assure des missions pour les éditions Fleuve, où je m'occupe des auteurs belges, et pour certains écrivains belges, parfois même publiés à compte d'auteur, qui décident à titre personnel de se donner les moyens de prendre une attachée de presse. 

- Travailler avec un attaché de presse n'est pas une évidence pour les maisons d'édition belges qui sont souvent de petites structures. Chez Onlit, vous avez d'ailleurs inauguré la fonction. Rencontrez-vous des résistances des éditeurs ou des auteurs par rapport à ce que vous proposez?
- Oh non!  Ils sont très à l'écoute et très réceptifs. Les seules résistances sont évidemment financières. Je sais que les budgets sont limités, donc je m'autocensure. Je ne peux pas proposer des actions qui vont coûter des sommes énormes, ça n'aurait pas de sens.

- Et pour les éditions Fleuve, quel est plus précisément votre rôle?
- Les éditions Fleuve ont fait appel à moi pour leurs auteurs belges, c'est-à-dire Paul Colize et Nadine Monfils. L'éditeur sentait bien qu'il ne pouvait pas toucher la presse belge comme il le souhaitait depuis Paris. Il fait donc appel à une attachée de presse en Belgique pour pouvoir toucher les médias belges. Plusieurs éditeurs parisiens prennent ainsi des attachés de presse en Belgique, comme d'ailleurs en Suisse et au Québec. Dans ce domaine, ma collègue Sarah Altenloh fait un travail remarquable. Sans elle, beaucoup d'auteurs belges publiés en France n'auraient pas une aussi belle visibilité dans la presse belge. Il n'y a finalement presque plus que Gallimard qui continue à tout faire depuis Paris.

- D'un point de vue pratique, comment travaillez-vous avec les auteurs? Les coachez-vous pour leurs relations avec la presse?
- Pour la radio notamment, j'insiste sur le temps de parole dont ils disposent. Ils doivent gérer ce temps et dire un certain nombre de choses dans l'espace qui leur est imparti. Ca implique parfois de dévier de la question qui leur est posée, parce qu'il faut que les choses essentielles soient dites.

- Comment les auteurs accueillent-ils cet accompagnement et vos conseils?
- Très bien. Les artistes sont dans une position où ils doivent apprendre certaines choses et ils demandent qu'on les guide. Moi, je suis là pour les aider. 

- On dit souvent que les médias se désintéressent de la culture en général et de la littérature en particulier. Est-ce aussi votre impression?
- Pas vraiment. Quand j'ai commencé avec Onlit, on a établi un fichier d'une quarantaine de journalistes incontournables. Aujourd'hui, je suis à soixante, sans compter les services de presse envoyés par le web. Augmenter d'un tiers, ça me semble assez significatif. Evidemment, ça débouche parfois sur une seule chronique de quelques minutes sur une petite radio ou quelques lignes dans un journal local. Mais l'essentiel, c'est que l'auteur soit présent. Quand le lecteur verra ensuite son nom chez le libraire, il le reconnaîtra.

- Notre époque est aussi celle de la démultiplication des canaux d'information, avec les blogs littéraires et les réseaux sociaux. La presse traditionnelle est-elle toujours aussi prescriptrice qu'avant?
- Je crois que oui. Une demi-page dans un grand quotidien, ça représente toujours quelque chose de fort. Ce qui a changé, c'est que la presse est beaucoup moins lue qu'avant. Donc les ventes de livres générés par les grands quotidiens diminuent au prorata du lectorat. Puisque le nombre de lecteurs de la presse baisse, il nous faut multiplier les canaux de communication pour toucher un nombre de personnes équivalent.

- Dans votre profession, vous devez donc aussi être attentive au web littéraire. Comment travaillez-vous dans ce domaine?
- Je cherche des gens qui sont de vrais littéraires, parce que les demandes farfelues existent! J'ai identifié quelques blogs de qualité avec lesquels je travaille. Je leur envoie un exemplaire des dernières publications, comme à la presse traditionnelle. Le choix se fait par essai-échec. J'ai eu l'une ou l'autre mauvaise expérience. Les bloggeurs auxquels je m'adresse sont des gens exigeants, qui connaissent bien le domaine littéraire et dont la voix compte finalement beaucoup pour leurs lecteurs. C'est par exemple le cas de Vincent Engel :  www.blog-a-part.eu

- Quel est le rôle des réseaux sociaux dans le travail de l'attachée de presse?
- Aucun éditeur n'a jamais exigé de moi une activité sur les réseaux sociaux. Ce n'est pas l'attaché de presse qui gère la page Facebook ou le compte Twitter d'une maison d'édition. Mais j'ai pris l'habitude d'animer mes comptes sur les réseaux sociaux en partageant avec mes contacts (qu'ils soient professionnels, amicaux ou les deux) des informations sur mes auteurs bien sûr, mais aussi sur d'autres sujets :  je relaie les informations proposées par d'autres, je suis active dans la société civile via les réseaux sociaux. Si je ne faisais que la promotion de mes auteurs, ça ne marcherait d'ailleurs pas. Il faut être dans l'échange collectif. Pour ce qui concerne les auteurs dont je m'occupe, je relais tous les papiers et les émissions qui leur sont consacrés, pour montrer au public qu'ils sont des auteurs dont on parle. J'ose croire que ça a un côté prescripteur, même s'il est très difficilement quantifiable.

- Quel regard les médias avec lesquels vous travaillez portent-ils sur les auteurs belges publiés en Belgique?
- Au début de mon travail pour Onlit, je ne sentais pas vraiment de bienveillance pour un petit éditeur. Les médias demandaient surtout des stars, y compris dans le service public, ce qui est quand même un comble par rapport à ses missions de découverte et de curiosité. Ca semble en plus très injuste parce que les stars n'ont pas besoin des médias pour vendre des livres. Mais j'ai beaucoup travaillé :  je suis toujours capable de raconter à mes interlocuteurs les livres dont je fais la promotion, parce que je les ai vraiment lus, et je les présente directement dans l'optique de l'émission dans laquelle j'essaie de les intégrer. Puis les médias ont constaté la qualité du catalogue d'Onlit, alors qu'ils avaient tendance à croire qu'un auteur publié en Belgique a forcément d'abord été refusé en France. Maintenant, je sens une inversion de la tendance et un regard des médias beaucoup plus favorable sur notre travail.

- Onlit a récemment publié le premier roman de Marcel Sel,  "Rosa". L'arrivée d'une telle personnalité médiatique au catalogue a-t-elle permis un coup de projecteur sur la maison d'édition dans son ensemble?
- Il y eu un intérêt, indéniablement, parce que Marcel Sel est une figure très connue. Evidemment, cet intérêt a aussi eu ses ambiguïtés : certains journalistes se sont étonnés que quelqu'un de son envergure publie chez un si petit éditeur! D'autres attendaient au tournant ce blogueur qui a osé devenir romancier. Mais la qualité du livre a fait taire de nombreuses critiques, comme les prix que le livre a reçus.

- Voyez-vous dans ces prix la reconnaissance de la professionnalisation de la maison d'édition Onlit?
- Certainement, oui. En termes de professionnalisation, je suis juste attristée que nous ayons toujours besoin des subsides pour vivre. Ca veut dire que nous ne vendons toujours pas assez de livres pour être autonomes. Pourtant, nous ne sommes qu'une petite équipe :  deux personnes, même pas à temps plein, avec occasionnellement le renfort d'un graphiste, d'une correctrice et d'un traducteur.

- Qu'est-ce qui pourrait être amélioré pour justement mieux toucher le public et augmenter les ventes?
- Chez Onlit, je me sens privilégiée :  il y a une attention aux couvertures, un travail avec un distributeur professionnel Dilibel. Même si ce n'est pas évident tous les jours :   Dilibel travaille avec de grandes maisons d'éditions et a des exigences difficilement tenables pour une structure de petite taille comme Onlit, qui n'a que de petits tirages. Mais il nous manque les moyens pour aller encore plus vers les gens :  c'est tout le travail de relations publiques, pour toucher le public en amont, pour sensibiliser certains libraires aussi, pour qui l'intérêt d'organiser des rencontres littéraires ne va pas toujours de soi". 

mercredi 31 janvier 2018

"Ariane", premier roman de Myriam Leroy

                                «
Toute tentative de transmission du réel est une fiction et une autobiographie.
»

Pour son premier roman, la journaliste belge Myriam nous emmène dans sa province du Brabant wallon pour nous raconter une amitié entre deux filles. Elle a répondu aux questions du groupe Vers l'Avenir :

"Johnny Dep, Beverly Hills, les pin's, les vêtements Donaldson ou les chaussures Buffalo :  votre roman multiplie les références aux années 90. Nostalgique?
- Je propose une esthétique des années 90 et du Brabant wallon, car ils sont considérés comme une non-culture et un non-lieu. Je confronte les deux. "Dropper" les références années 90 était aussi un défi car je n'en croise pas souvent en littérature française. Trop plouc? Trop moche? Peut-être qu'en Hongrie, ils écrivent tous sur 2Unlimited?

- Vous avez choisi l'angle des ados.
- Parce que les ados des années 90 sont les derniers à avoir grandi sans Internet, dans cette autarcie nourrie à MTV. Ils voyaient les mêmes films, écoutaient la même musique. Ils faisaient une communauté à la fois rassembleuse et étriquée.

- Ceux qui ont grandi dans les années 90 n'ont pas encore l'âge d'écrire dessus?
- Leïla Slimani dit que 35 ans (donc mon âge), c'est l'âge du premier roman. On est installé, on fait notre job pas trop mal, on peut tenter quelque chose à côté sans peur de se faire dégommer.

- Deux filles, une amitié empoisonnée : pourquoi cette intrigue assez classique?
- Pour parler des normes sociales et du malaise qu'elles provoquent, je me suis rappelée cette dispute avec ma meilleure amie. C'était difficile car j'ai été répudiée. Il y avait de la matière...

- Fades, démissionnaires, violents, baiseurs compulsifs, incestueux :  les hommes ne sortent pas grandis d' "Ariane"?
- Personne ne sort grandi, les femmes non plus. D'ailleurs, mon personnage est parfaitement antiféministe. Les seconds rôles, spectres flous, sont outils de la jouissance et de la toute-puissance des héroïnes. 

- Il y a ce petit copain que la narratrice "satisfait" chaque jour...
- Lui n'exige pas sa baise quotidienne :  c'est elle qui suit scrupuleusement les conseils de la presse féminine et qui s'y plie.

- Le passage pas si anodin, c'est la visite traumatisante chez la gynécologue.
- Elle est basée sur l'expérience personnelle et des histoires entendues partout. Elle permet de montrer la violence d'une vie de jeune fille, en elle ou infligée. Moi, c'est en lisant Martin Winckler, donc tard, que je me suis rendu compte que ce que je ressentais en consultation n'était pas normal.

- Votre narratrice dit qu'au Brabant wallon, on rêve petit ou bien qu'il ne se passe jamais rien à Nivelles?
- Déjà, je ne connais pas Nivelles!  Je viens de Wavre. Ce n'est évidemment pas ma vision du Brabant wallon, mais celle d'un personnage de 14 ou 15 ans. Bien que je joue sur la confusion. Le BéWé, c'est un microcosme unique au monde :  ses habitants sont protégés des turpitudes du monde extérieur mais avec les leurs propres. Ils partagent une vision, celle d'un non-folklore bien à eux. On fantasme le Brabant wallon comme le top du chic mais à part Lasne, on n'y est pas dans l'indécence. Par contre, on est très fort dans le "que vont dire les voisins?". De cette comparaison, on veut sortir victorieux. Comme la maman de ma narratrice". 

mercredi 24 janvier 2018

Interview de l'écrivain Martin Buysse

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Martin Buysse a répondu aux questions de Michel Torrekens pour la revue "Le Carnet et les Instants" que vous pouvez recevoir gratuitement sur simple demande auprès du Service de Promotion des Lettres de la Fédération Wallonie-Bruxelles :

"Souvent, on dit qu'un premier roman est autobiographique. Pouvez-vous le confirmer dans votre cas et pourquoi?
- Mon premier roman, "La logique du sang", ne l'est pas, loin s'en faut. Même parmi les manuscrits qui prennent la poussière dans mes tiroirs, il n'y a pas grand chose d'autobiographique. Il est rare que la vie d'un romancier soit romanesque. Certains ont le talent pour fabriquer un roman puissant à partir de presque rien. Moi, je ne suis pas à l'aise face à cela. Ce qui m'intéresse, c'est de plonger un personnage ordinaire dans des circonstances qui ne le sont pas.

- Le lecteur n'est pas toujours conscient que le temps de l'écriture n'est pas le temps de la publication. Comment avez-vous fait vos armes en littérature?
- Il y a eu des galops d'essai. Pendant des années, j'ai passé mes soirées à écrire dans la quasi clandestinité, avec une bière, une cigarette et une lampe de bureau comme seuls compagnons. Je suis plutôt lent. Il aura fallu quinze ans avant que le premier texte soit édité. Depuis lors, je suis passé au jus de tomate, j'ai lâché la clope et j'écris plutôt dans le train et les cafés, quand j'en ai le temps.

- Votre éditeur a-t-il joué un rôle particulier pour ce premier roman?
- En amont, les corrections d'usage. Plus loin, j'ai été bien servi côté distribution et presse belge. J'ai un éditeur très sympathique et aguerri, mais comme beaucoup, il est seul et débordé.

- Avez-vous rencontré des difficultés à trouver cet éditeur?
- Enormément. Envoyer un manuscrit, même si l'on écrit une adresse sur l'enveloppe, avec un nom, une rue, un code postal, c'est jeter une bouteille à la mer. Le nombre de textes reçus par les éditeurs est tel que même pour un romancier déjà publié, ce n'est pas évident d'être lu. Alors pour les manuscrits pleins de bravoure (souvent bourrés de maladresse) des aspirants, il ne faut pas demander.

- Maintenant que votre premier roman est publié, quels sont étonnements (positifs et négatifs) par rapport à ce qui doit apparaître à vos yeux comme un événement?
- J'ai tellement buté contre le mur de l'édition que lorsque le manuscrit a été accepté, j'ai cru que c'était bon, que je n'avais plus qu'à me laisser faire et que tout le reste allait couler de source. J'ai appris à mes dépens que l'auteur doit accompagner son livre à la sortie, et que s'il veut qu'il vive un peu, il doit se battre, faire sa promotion et même se vendre. Quelquefois, c'est gênant. Par contre, ce qui est magique, c'est la nouvelle dimension, si petite soit-elle, que prend votre vie :  des retours de lecteurs, des expériences inédites, parfois des voyages et surtout des rencontres. J'ai découvert quelques bons confrères qui sont devenus des amis.

- On dit souvent que la difficulté n'est pas d'écrire un premier roman, mais d'écrire le deuxième. Confirmez-vous cette difficulté et à quoi est-elle due selon vous?
- Je ne trouve pas. Bon, c'est vrai que ça va faire quatre ans et qu'il n'y a toujours rien qui sort... Disons que c'est une question de disponibilité, puis à nouveau de processus éditorial. J'en ai un qui est presque prêt. Une fiction qui s'enracine dans l'histoire récente et tragique du Rwanda. Peut-être en 2018?". 

Pour (re)lire mon article sur son roman "La logique du sang" :   http://ecrivainsbelges.blogspot.be/2014/01/premier-roman-de-martin-buysse.html

mercredi 17 janvier 2018

Les livres de Stijn Streuvels à Anvers

Qui est Stijn Streuvels?   C'est un des plus grands écrivains belges néerlandophones du 20ème siècle. Il est né en 1871 et est décédé en 1969. Après son mariage avec Alida en 1905, il construit sa maison à Ingooigem, et va se consacrer à temps plein à son oeuvre littéraire. Il a écrit principalement des romans naturalistes, des nouvelles et des pièces de théâtre, où il décrivait très bien la vie de village.

Depuis 40 ans, Paul Thiers est l'expert de l'oeuvre de Stijn Streuvels, et a rassemblé une collection exceptionnelle de 1.339 livres. Elle surpasse à tous les niveaux ce que l'on peut trouver dans d'autres collections publiques des oeuvres de Streuvels. Elle offre aussi un aperçu d'environ 80 ans d'évolution d'éditions bibliophiles très soignées, du développement du monde de l'édition, et illustre le réseau littéraire de Streuvels, ainsi que ses relations avec les arts visuels.

Afin de la sauvegarder dans sa totalité et la rendre accessible au public, Paul Thiers a accepté de la vendre au Fonds du Patrimoine de la Fondation Roi Baudouin, qui va mettre cette collection en dépôt à la bibliothèque Hendrik Conscience à Anvers. Cette bibliothèque est la référence pour tout chercheur ou étudiant s'intéressant à la littérature néerlandaise.

Par ailleurs, en parlant de la littérature néerlandophone, signalons que le Fonds Flamand pour les Lettres (www.auteurslezingen.be) permet aux enseignants (y compris d'écoles francophones) de faire venir un auteur, illustrateur, traducteur ou dessinateur flamand dans votre classe gratuitement. Le Fonds contribue au défraiement de l'auteur et paie le montant total de la conférence à l'organisateur.

mercredi 10 janvier 2018

"Les passagers du siècle" (Viktor Lazlo)

                                           Les passagers du siècle

La chanteuse Viktor Lazlo sort son quatrième roman, "Les passagers du siècle", publié par les éditions Grasset. C'est une fresque familiale sur cinq générations de 1860 à nos jours, dans laquelle l'esclavage et la Shoah sont présents.

Viktor Lazlo a répondu aux questions des journaux du groupe Sud Presse :

"Où avez-vous trouvé l'inspiration pour ce nouveau roman?
- C'est quand même un peu de mon histoire. Je porte dans mon ADN l'histoire de l'esclavage : mon arrière-grand-mère était esclave. Et la mémoire de la Shoah, elle m'a été apportée par la littérature. J'étais très jeune quand ma maman m'a fait lire mes premiers livres qui en parlaient. J'avais dix ans et j'ai commencé à faire des cauchemars où j'étais poursuivie par les nazis. Puis, à l'Université Libre de Bruxelles, j'ai eu beaucoup d'amis juifs polonais. Plus que de "mémoire rapportée", je crois qu'on peut parler de "mémoire fantasmée". Et puis, à l'époque, je me souviens très tôt avoir entendu "ils ne voudront jamais de toi", et je me demandais pourquoi, dans l'esprit général, les communautés étaient imperméables les unes aux autres. Et déjà, ça me révoltait !

- Votre famille a-t-elle abordé ces sujets avec vous?
- L'histoire de ma famille ne m'a pas été rapportée très jeune, car les survivants de la Shoah n'ont très souvent rien raconté. La transmission de l'esclavage ne s'est pas faite non plus. Dans ma famille, surtout mon père, on ne peut pas voir un bouquin ou un film qui parle de ça. Et ma mère a une vision complètement déformée du viol par le patron :  dans le monde colonial, pour elle, il y a une justification au droit de cuissage... Du côté de ma mère, ma grand-mère s'est fait abuser par un colonial anglais blanc. Et à l'époque, tout le monde trouvait ça normal.

- Ces sujets couvaient donc en vous?
- Oui, et ce qui a été le dernier déclencheur, c'est un incident au métro Saint-Paul à Paris où je croise un jeune homme noir qui vend des poèmes et me dit :  "Je viens de me faire agresser par une dame âgée qui m'a dit : on devrait vous brûler, vous et les juifs". Je me suis dit qu'il y avait plus d'une similitude dans ces tragédies, et j'ai trouvé intéressant de les mettre ensemble dans une histoire, à considérer que ces deux tragédies se valent, et qu'il n'y en a pas une plus cruelle que l'autre dans le sadisme des tortionnaires, et que donc, il faut couper court à toute tentative de "concurrence mémoriale".

- Vous vous exprimez mieux dans la littérature que dans la chanson?
- Dans l'écriture romanesque, pour moi, il y a une façon de continuer à m'instruire, de continuer à travailler et à travailler sur moi. De me construire tout simplement. La chanson, c'est un exercice spontané mais aussi beaucoup plus technique. Donner une idée forte en quelques minutes, c'est une prouesse technique. Même si j'aborde des sujets qui me tiennent à cœur, je dois m'adapter à la musique.

- Vous avez autant besoin de l'un que de l'autre?
- J'ai besoin de la scène :  ce sont les concerts et le public qui me nourrissent. Ils me donnent des forces pour l'écriture. En même temps, je sais que je vais bientôt m'arrêter :  j'ai été une enfant gâtée, mais je n'ai pas envie de me battre, de faire la tournée des maisons de disques. Alors la scène, oui, mais me battre, non. J'ai besoin de trouver un mode d'expression, et je n'ai pas trouvé mieux que l'écriture".