mardi 9 avril 2013

Colette Nys-Mazure vue par Michel Voiturier

                                                                     

Extrait de "Sur les traces des écrivains en Hainaut occidental" de Michel Voiturier (éditions La Renaissance du Livre, 2001) :

"Ce qui frappe lorsque l'oeil se pose pour la première fois sur les pages des recueils poétiques de Colette Nys-Mazure (1939), c'est la disposition typographique des vers où les mots sont répartis à travers la surface du papier avec des blancs formant une sorte de respiration visuelle en lieu et place de toute ponctuation. Les poèmes sont mis en espace. Le regard a une importance quasi égale à celle de l'oreille pour la musicalité des textes.

"D'Amour et de cendre" est un recueil, illustré par Ingrid Dubois, qui montre l'écrivaine en train de s'interroger sur ce qui constitue à la fois son outil et son matériau : le langage. Elle cherche manifestement à partager son plaisir de communiquer, sa jubilation de faire exister par le seul fait de nommer, sa libération d'associer le lecteur à ses doutes autant qu'à ses enthousiasmes.

Avec "Pénétrance",  l'obsession de la mort, voire l'angoisse qu'elle génère, devient un thème majeur. Une sorte d'inexorable itinéraire vers le néant et le silence naît des souvenirs, de la solitude vécue au quotidien, des illusions évaporées, de la difficulté des échanges humains. Le procédé utilisé, qui reviendra ensuite fréquemment, est d'interpeller à la deuxième personne du singulier un interlocuteur qui est tout à la fois et alternativement :  elle-même, chacune des autres femmes miroirs de sa condition, le compagnon avec qui on met en viager ses tourments et ses joies. S'y trouve également une allusion à un moment de son existence passé dans le nord.

La région ne tient qu'une place restreinte dans la production de Colette Nys-Mazure. Elle est certes présente entre les lignes. Elle s'affirme çà ou là avec plus d'évidence. Plusieurs pages de "Petite fugue pour funambules" font état du Hainaut occidental. La première appartient à cette présence du fleuve qui demeure un élément nourricier chez la majorité des écrivains ayant la chance d'habiter une cité traversée par un cours d'eau.

Couronné par le prix Max-Pol Fouchet, "Le for intérieur", préfacé par Daniel Gélin, poursuit la quête du quotidien entreprise par la poète tournaisienne depuis ses débuts. S'y conjuguent comme à l'accoutumée les thématiques de l'enfance, de la femme également mère et amante, de la solitude inhérente à la condition humaine à la fois hantée par la présence de la collectivité et un désir chronique de communion avec la nature.

Apparaît alors dans l'écriture, déjà interrogée en tant que processus dans de précédents recueils, la réponse aux affres de l'éphémère. Comme n'importe quelle forme de création ou d'enfantement, écrire permet la survie, la durée car c'est un acte tourné vers autrui. Il permet de "transfigurer l'ordinaire en lui rendant sa présence unique". La parole est lumière. L'action assumée amène à la plénitude en réconciliant avec le temps au-delà des stéréotypes figeant les êtres en des rôles aliénants.

En filigrane, la maladie, le trépas mais aussi les formidables stimulants culturels que sont la lecture et l'écriture. Petits chagrins ou drames écorcheurs, minuscules bonheurs surpris dans leur instantanéité ou exultation sensuelle, érosion des êtres comme des objets ou vivacité d'une mémoire clairvoyante : tout atteste d'un appétit de vie dans lequel l'amour tient sa place de révélateur chaleureux.

Cette poésie, en prose ou en vers libres, est avant tout une mise en mots de l'action. Colette Nys-Mazure structure ses textes autour de verbes accumulés. Entre le présent de l'indicatif d'un vécu atemporel et le conditionnel des possibles, en passant par l'infinitif des constats inventoriés sous-tendus par des injonctions à passer à l'acte, chaque poème dit le besoin d'aller de l'avant, de refuser la passivité, de dépasser le fatalisme, de se méfier de l'égoïste repli sur soi.

La vie est là. Celle des paradoxes inconciliables sinon d'avoir été vécus. Celle des désastres et des fêtes. Celle des interdits étouffoirs et des envies reconnues. Celle des gênes paralysantes et des élans nourriciers. Celle de la fragilité qui écorche chaque être, lui inflige des blessures dont certaines seulement se cicatrisent.

Ce livre-ci marque une sorte de tournant. Désormais Colette Nys-Mazure se consacrera davantage à dessiner des portraits, sortes de photographies de personnes ou de lieux, élaborés à traits choisis. Bien entendu, le général mieux que jamais passe par le particulier ; à travers des perceptions personnelles, la poète étend sa vision au plus large. Pour preuve cette miniature situé au beau milieu du musée des Beaux-Arts de Tournai, conçu par l'architecte Victor Horta.

Avec l'acuité que la poésie confère à l'écriture, voici "Trois suites sans gravité", des figures au féminin. Une diversité attentive à autrui, proche parfois de l'autoportrait de celle qui s'efforce d' "écrire en geste d'humain dressé contre la menace".

L'écartèlement de la femme entre famille et métier, asservissement journalier et désir d'expression se traduit par une tension incessante entre ombre et lumière, isolement et solidarité. Le temps fugitif, rongeur, s'accompagne d'une obsession de l'aube, aspiration à une révélation capable d'éclairer doutes, insomnies, maladresses.

La pratique de ce qu'on pourrait définir comme des instantanés de l'intérieur, alignés dans "Issue des lisières" ainsi que ceux insérés en guise d'intermèdes entre chacune des nouvelles de "Battements d'elles" a trouvé son expression la plus accomplie dans "Haute Enfance" et dans "Singulières et plurielles". D'une part se trouvent les perceptions de la tendre jeunesse, ses désirs, ses échecs, ses angoisses, ses doutes, sa découverte du poids des êtres et des objets. Les situations se succèdent, de la joie au chagrin, au dépit, à la confiance, à la provocation car l'enfant, à l'instar du poète, voudrait écrire "non pour se payer des mots mais pour enchanter ce monde qui l'ensorcelait".  D'autre part l'écriture se distancie ; elle photographie actes et décors, puis soudain, grâce à quelque détail, par l'insertion d'un adjectif qualificatif, bascule du côté de l'émotion ressentie.

Le style use en général de quatre repères pronominaux : le "on" collectif, le "elle" de l'observation externe, le "tu" voire le "vous" de l'échange intime avec soi ou les proches, le "je" de l'identification. Les métaphores verbales abondent. Les épithètes insolites suscitent l'image, la sensation. Selon une fréquence relative, l'infinitif, un peu comme chez Geeraert, trace les repères d'un temps incertain, d'un impératif déguisé, d'une action à concrétiser. C'est probablement ces éléments linguistiques, renforcés par la volonté d'user de phrases elliptiques, qui mettent cette poésie en connexion avec les préoccupations de chacune et de chacun.

Un livre fait suite à "Haute Enfance", c'est "Enfance portative". Il est destiné aux écoliers de la fin du primaire et du début du secondaire. L'écriture en est hétéroclite, en quelque sorte patchwork. Elle s'attache à réviser le poncif des années heureuses du début de la vie. Elle constate qu' "il fait très seul au pays des hommes". Elle inventorie les tendresses des mamies, les petites révoltes contre le conformisme scolaire et les routines adultes, le plaisir de mettre le corps à l'épreuve des possibles.

La rencontre d'un poète et d'un plasticien provoque souvent un échange artistique intéressant : c'est le cas entre Colette Nys-Mazure et Alain Winance à l'occasion de "Palettes". Au départ des peintures de ce dernier, elle s'est abandonnée à des paraphrases en prose.

Ainsi, aux abords de gravures inédites dépliables de Winance dont le trait cerne l'essentiel, les objets dialoguent-ils avec les états d'âme. Besoin de réconfort en septembre, refuge dans la patience et le rêve en décembre, allégresse retrouvée en mars, vertige de "se diluer dans l'air sans air" en juillet : une suite de méditations pour être mieux sensible, une fois de plus, aux impalpables perceptions de l'ordinaire".

Michel Voiturier, "Sur les traces des écrivains en Hainaut occidental", éditions La Renaissance du Livre, 2001.

P.S. En cliquant ci-dessous sur "Nys-Mazure Colette", vous retrouverez mes autres articles sur cet écrivain belge.

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