mercredi 14 novembre 2012

Prix Médicis de l'essai 2012 pour David Van Reybrouck

Notre compatriote David Van Reybrouck (41 ans) a reçu le Prix Médicis de l'essai 2012 pour "Congo, une histoire", paru aux éditions Actes Sud. Ce livre de 672 pages raconte 90.000 d'histoire de ce pays depuis les chasseurs-cueilleurs au président Joseph Kabila, et bien entendu également la période coloniale belge. David Van Reybrouck retrace l'histoire du Congo en l'illustrant de multiples témoignages recueillis auprès d'acteurs et protagonistes, anthropologues, artistes, politiques, religieux ou simples témoins. Cet ouvrage est le fruit de cinq années de recherches et de dix voyages au Congo. Il s'est déjà vendu à plus de 250.000 exemplaires en Belgique et aux Pays-Bas, ainsi que 13.500 exemplaires en Allemagne. Il a été traduit en français en 2012.

Tout à la fois archéologue, historien, acteur de théâtre, poète, journaliste et citoyen engagé, David Van Reybrouck est né en 1971 près de Bruges. Il a étudié à la KUL, à Cambridge et Leyde. Il est également connu pour son roman "Le Fléau" sur l'Afrique du Sud. En 2010, il a reçu le prix AKO ("le Goncourt hollandais") qui récompense d'ordinaire une oeuvre littéraire.

dimanche 21 octobre 2012

Nouveau roman de Françoise Pirart

L'auteur belge Françoise Pirart est passionnée par les Lettres depuis toujours :  "Quand j'étais petite, enfant et adolescente, j'étais une grande lectrice. J'avais en plus la chance d'avoir une soeur qui avait six ans de plus que moi. Je mélangeais donc la littérature pour enfants et pour adultes. Je pouvais passer du "Club des 5" aux écrits de Zola ou de Sartre. A l'époque, je ne comprenais pas tout forcément, mais je les découvrais. Ce qui me plaît dans la lecture, c'est d'être entraîné par des personnages qui ont une vie différente de la mienne. Quand j'ai écrit mon dernier roman, je n'étais pas à Mons, mais dans la neige, dans les ténèbres comme mon personnage. C'était très prenant", a-t-elle confié au groupe Sud Presse.

Françoise Pirart a travaillé dans différents milieux professionnels (équitation, secrétariat, traduction, p.ex.). Aujourd'hui, elle vit de l'écriture : elle organise des ateliers d'écriture, elle travaille pour l'asbl Alpha Mons-Borinage (alphabétisation des adultes), elle écrit des romans et la biographie de particuliers. Elle habite à Casteau près de Mons. Son dernier roman s'appelle "Sans nul espoir de vous revoir" et est sorti en septembre dernier aux Editions Luce Wilquin. Il raconte l'histoire de Jérémy qui se lance en 1820 dans la traversée de l'Empire russe jusqu'en Sibérie. Pendant ce temps, Elisabeth se désespère à Paris...

Françoise Pirart écrit également la biographie de particuliers à qui elle fournit un manuscrit sous format papier et numérique. Certains tentent ensuite de le faire publier, tandis que d'autres font imprimer des exemplaires juste pour la famille. Elle a raconté à Sud Presse comment était né ce projet :  "C'était un jeune homme qui voulait qu'on écrive l'histoire de sa grand-mère slovaque qui avait eu un destin particulier. Elle avait traversé l'Europe en guerre dans l'idée de prendre un bateau en partance pour les Etats-Unis. Tout est parti de là. C'était ma première expérience dans ce domaine. Bien souvent, il y a l'idée de laisser une trace pour les descendants, mais ce n'est pas la seule raison. Pour certains, il y a une idée thérapeutique sous-jacente. En parlant, ils se libèrent d'un poids. D'autres veulent témoigner de leur parcours pour que les gens sachent qu'il y a moyen de s'en sortir malgré tout. Et puis, parfois, il y a des raisons beaucoup plus mystérieuses que je n'arrive pas toujours à déterminer moi-même. Les rencontres sont indispensables car il faut qu'une relation de confiance s'installe. Je demande aussi aux gens de fournir un maximum de documents, de photos, de lettres. C'est parfois bouleversant mais je suis bouleversée à distance. Quand on met des mots sur tout çà, cela devient aussi un travail. Je rentre dans la vie des gens mais j'en sors aussitôt. Je ne me sers jamais de leurs témoignages pour mes romans. Enfin, il faut que le livre soit attrayant, agréable à lire, qu'il y ait du suspense, des personnages touchants".

mercredi 3 octobre 2012

Agenda littéraire belge

6 et 7 octobre 2012 :  5ème Foire du Livre Politique (www.lafoiredulivre.net) au cinéma Sauvenière à Liège. Une quarantaine d'exposants sont attendus :  éditeurs, revues, magazines, centres d'études, ONG, etc. Au programme : rencontres, séances de signature, tables rondes, débats, etc.

Du 9 au 16 octobre 2012 :  Adaptation théâtrale au Théâtre Jean Vilar à Louvain-la-Neuve (www.atjv.be) de la biographie romancée de Françoise Lalande, "Madame Rimbaud" (Espace Nord), recréée pour une comédienne seule à l'occasion du 120ème anniversaire de la mort de Rimbaud.

Du 9 octobre au 3 novembre 2012 : Adaptation à Liège par le Collectif Mensuel du roman "L'homme qui valait 35 milliards" de Nicolas Ancion. Il raconte l'enlèvement à Liège de Lakshmi Mittal, patron du plus grand groupe sidérurgique mondial, par une bande de pieds nickelés emmenés par un artiste en mal de reconnaissance et un ouvrier désespéré de la sidérurgie (www.ccrc.be).

10 octobre 2012 :  Rencontre au Centre Wallonie-Bruxelles à Paris avec David Van Reybrouck à l'occasion de la parution en traduction française de son livre "Congo, une histoire" aux éditions Actes Sud (www.cwb.fr).

Du 10 au 13 octobre 2012 :  18ème Biennale Internationale de Poésie à Liège avec pour thème "La poésie doit-elle être absolument moderne?", organisée par la Maison Internationale de la Poésie Arthur Haulot (www.mipah.be).

10 octobre 2012 à 20h : Rencontre avec Frédéric Saenen au Hangar pour son livre "La danse de Pluton", suivie d'un repas littéraire en compagnie de l'auteur.

Du 10 au 14 octobre 2012 :  21ème édition de la Fureur de Lire (www.fureurdelire.be). Durant cinq jours, bibliothèques, librairies, musées et centres culturels proposent au public de tout âge plusieurs centaines d'animations, pour la plupart gratuites : rencontres avec des auteurs, des illustrateurs, des scénaristes de bandes dessinées, des éditeurs, des conteurs, des critiques, lectures-spectacles, expositions, jeux et concours. La Fureur de Lire est également sur la toile avec un blog interactif qui permet à tout lecteur de partager son coup de foudre pour un livre ou d'évoquer la personne qui a été son passeur de lecture, celle qui a donné l'envie de lire ce livre ou de lire tout court (famille, ami, enseignant, p.ex.). Dans les lieux participant à la Fureur de Lire, on trouvera des cartes postales permettant de faire passer sa recommandation de lecture à la personne de son choix. Chaque année, la Fureur de Lire publie un recueil de six textes inédits, diffusé gratuitement dans les lieux participants à la manifestation. Le recueil de l'édition 2012 réunit des nouvelles inédites de Yun Sun Kimet, Bernard Quiriny, Nicole Roland, Frédéric Saenen et Marianne Sluzny, ainsi qu'un texte écrit et illustré par Anne Velghe pour les plus petits. Pour les plus jeunes : un concours de la Petite Fureur destiné aux enfants de 3 à 13 ans. Les participants choisissent l'un des douze livres d'auteurs et d'illustrateurs sélectionnés et prolongent leur lecture par une création artistique de leur choix.

12 et 13 octobre 2012 :  Salon du Livre de Charleroi.

15, 17, 22 et 24 octobre 2012 :  Chaire de poétique de l'Université Catholique de Louvain-la-Neuve dédiée cette année à Nicole Malinconi qui expliquera la genèse de son oeuvre au cours de quatre conférences.

15 octobre 2012 à 18h :  Présentation de la maison d'édition bruxelloise Zones Sensibles à la Librairie Joli Mai : Alexandre Laumonier expliquera son travail d'éditeur et ses nouveautés de la rentrée.

17 octobre 2012 à 18h :  Rencontre avec trois auteurs à l'Association des Ecrivains Belges : Rose-Marie François pour son recueil de poèmes "L'Adieu", Marie-Agnès Bernard pour son récit de vie "L'empreinte du père" et Francis Chenot pour son recueil de poèmes "Chemins de doute".

Du 17 au 21 octobre 2012 :  14ème Salon du Livre de Jeunesse à Namur Expo qui aura pour thème "Les métamorphoses du livre" (www.livrejeunesse.be).

22 octobre 2012 : Lecture de textes de Michel de Ghelderode par des comédiens à l'Association des Ecrivains Belges.

25 octobre 2012 :  Ouverture de l'année du centenaire d'Henry Bauchau (né le 22 janvier 1913) par une présentation du programme et une conférence inaugurale de Marc Quaghebeur à l'Université Catholique de Louvain-la-Neuve.

26 octobre 2012 à 12h30 :  Dans le cadre des "Coups de Midi", rencontre avec Marc Quaghebeur pour son livre "Les Grands Masques" à la Bibliothèque des Riches-Claires à Bruxelles.

30 octobre 2012 à 19h30 :  Lecture d'un découpage du roman "Loin des mosquées" d'Armel Job, suivie d'un échange avec l'auteur au Petit théâtre de la ruelle à Lodelinsart.

27 novembre 2012 à 19h30 : Lecture d'un découpage du roman "Comme un roman-fleuve" de Daniel Charneux, suivie d'un échange avec l'auteur au Petit théâtre de la ruelle à Lodelinsart.

Bref, amis des écrivains belges, vous avez l'embarras du choix au cours des prochaines semaines! Si vous connaissez d'autres activités, signalez-les dans les commentaires.

mercredi 19 septembre 2012

Nouveau livre de Patrick Roegiers

A l'occasion de la sortie de son noveau livre "Le bonheur des Belges", l'auteur Patrick Roegiers s'est confié à la presse :

"Le héros, d'une certaine manière, c'est évidemment moi. Et puis, 1958, c'est le moment du plus grand bonheur : l'Exposition Universelle de Bruxelles. C'est un pays heureux, uni, prospère, qui croit en l'avenir, qui est le centre du monde, si pas de l'univers. On crée l'Atomium qui, pour moi, est une sculpture absolument magnifique, phallique et mammaire. Il y a la conquête spatiale, les petits oeufs qui s'envolent, le pavillon russe. C'est un monde féérique, un monde d'enfance. Et puis, deux ans plus tard, c'est la perte du Congo. Quatre ans plus tard, c'est la frontière linguistique. La dernière acmé de la Belgique, pour moi, c'est la première victoire d'Eddy Merckx dans le Tour de France le 21 juillet 1969...

L'idée, c'était que ce personnage sans histoire - forcément à 11 ans... - fasse corps avec le pays. Il vit tous les événements depuis l'origine de la Belgique, il rencontre tous les personnages qui ont fait ce pays, qu'ils soient réels ou inventés, importants ou pas. Toots Thielemans y est, Annie Cordy aussi, Poelvoorde, Charlemagne, etc. Le tout en un seul jour. Donner du bonheur au lecteur, de nos jours, il n'y a pas qu'en Belgique que c'est précieux. J'ai constaté que ce livre fait un bien fou. Et j'en suis très heureux.

Je pense que la France pratique vis-à-vis de la Belgique un paternalisme de proximité. Les Français ne prennent pas les Belges au sérieux, ils disent toujours qu'ils les adorent... Il y a cette phrase de Cocteau que je trouve merveilleuse : "Les Français n'aiment pas connaître ; ils aiment reconnaître". Dans le cas de l'affaire de la double nationalité demandée par Bernard Arnault, çà les a proprement sidérés parce qu'on n'est plus dans le pittoresque artistique. Comment s'adresser au public français? La France est nostalgique de sa gloire passée, autocentrée. Quand je me suis lancé, je me suis dit que je n'allais pas me préoccuper de ce qu'ils savent ou ne savent pas...puisque je sais qu'ils ne savent rien!

La Belgique a un poids de réalité évident, c'est un pays extraordinairement pragmatique. Bien sûr qu'elle existe en tant que pays, Etat, mais sans doute n'existe-t-elle pas beaucoup en tant que nation. Mais de mon point de vue, moi qui ai quitté le pays depuis trente ans, la Belgique est devenue un phantasme, une chimère, un lieu poétique et une matière à traiter. Lorsque j'y reviens, je suis en pays de connaissance, mais je ne suis plus chez moi.

Le titre "Le bonheur des Belges" m'est venu en dernier. En fait, j'avais d'abord eu d'autres idées... J'ai mis beaucoup de temps à mettre le livre en place, il m'a fallu du temps avant de comprendre qu'il me fallait tout réinventer. De la bataille de Waterloo à la naissance de la Belgique chanté par la Malibran...et Jacques Brel. Sinon, j'aurais fait un livre d'histoire. La Belgique est un pays en trompe-l'oeil, de Van Eyck à Magritte. C'est un pays du leurre, de l'illusion. Et mon livre crée l'illusion de l'illusion! La seconde chose, c'est qu'il me fallait tout euphoriser. Si je prenais tout au pied de la lettre, que ce soit l'extrémisme flamand ou l'affaire Dutroux, effectivement, il n'y avait pas de quoi rire".

samedi 15 septembre 2012

Colette Nys-Mazure, une Grande Dame de la littérature belge

"L'enfant neuf"  est un ouvrage autobiographique dans lequel Colette Nys-Mazure (née à Wavre en 1939) retrouve son regard d'enfant pour nous raconter la mort brutale de ses parents survenue en l'espace de quelques semaines alors qu'elle avait sept ans. Colette commence son récit le 17 octobre par le dernier petit-déjeuner pris avec ses deux parents, son frère Jean-Paul et sa soeur Chantal. Elle évoque ensuite l'accident de voiture de son papa Antoine, les visites des proches et les funérailles. Elle est perdue dans ce monde d'adultes :  "Les grandes personnes n'entendent pas nos paroles. Elles écoutent d'autres voix et celles-ci paraissent de plus en plus alarmantes".

En effet, sa mère n'étant plus que l'ombre d'elle-même ("Plus rien de commun avec la femme qui courait se jeter dans les bras de Papa ou nous saisissait dans les siens pour nous faire tournoyer"). Colette est hébergée à Kain (Hainaut occidental) chez sa tante Jeanne, son oncle Jean et leurs trois filles. Le 11 janvier, sa maman Elisabeth s'éteint à l'hôpital. Dans la deuxième partie du livre, Colette reprend son regard d'adulte pour analyser l'impact de cette double perte dans sa vie :  "Il me faudra des années pour mesurer l'impact de cette rupture première ; ce qu'elle a modifié dans ma perception de l'existence, dans la manière de croire et d'espérer".

Elle y rend hommage à l'écoute sans jugement et aux conseils de son institutrice Mère Marie-Tarcisius, devenue ensuite une confidente ("la femme qui m'a servi de mère"). Elle raconte comment elle a pris conscience de la vulnérabilité des adultes. Elle remercie ses proches de l'amour qu'ils lui ont donné et de lui avoir parlé de manière naturelle de ses défunts parents :  "La faculté d'adaptation des enfants est infinie pour autant qu'ils se sentent aimés, sollicités, tirés vers le haut. Le goût d'apprendre, le stimulant de l'école m'ont arrachée à la délectation morose. J'ai été relancée vers la vie plutôt qu'enfoncée dans le malheur (...) Il m'a été donné de rencontrer dès l'aube la mort, sa ruine, et tout aussitôt la puissance de l'amour gratuit, de la pure bonté. Là s'ancre l'élan de la vie, le goût d'être et d'aimer. Avoir reçu un tel amour rend capable de donner à son tour". Malgré la gravité du sujet, Colette, fidèle à sa foi, nous fait comprendre que la Vie doit être plus forte que la Mort. A conseiller aux personnes qui viennent de perdre un proche.

Si c'est dans ce livre qu'elle évoque le plus sa famille, elle en parle aussi dans d'autres ouvrages. Ainsi, dans "Seuils de Loire", le Moulin Géant, qui héberge sa résidence de poète, lui fait penser à son arrière-grand-père Augustin Desmet qui était meunier à Tournai. Son Moulin de l'Agache (une pie en tournaisien) construit en 1808 avait été détruit par les Allemands en octobre 1918. Augustin est mort à 72 ans en 1921, mais ses filles (parmi lesquelles Henriette, la grand-mère de l'auteur) ont raconté à Colette de nombreuses anecdotes à ce sujet.

Dans "La liberté de l'amour", elle rend à nouveau hommage à l'attention que lui ont prodiguée ses oncles et tantes du Tournaisis, ainsi que Mère Marie-Tarcisius qui lui a transmis sa foi mais l'a découragée d'entrer au couvent :   "Je la sentais désireuse de m'aider à trouver ma voie propre, sans aucun préjugé. Outre l'amour inconditionnel, elle m'a révélé le respect de la liberté, de l'autonomie de chacun (...) Je suis convaincue que c'est une sainte authentique de notre temps, mais elle n'a nul besoin de canonisation officielle".

Colette devient titulaire d'une maîtrise de lettres modernes de l'Université Catholique de Louvain. Sur le plan privé, elle se marie avec Jean-Marie - qui avait perdu, lui aussi, sa maman - et confie dans "La liberté de l'amour" :  "Il se peut qu'influencés par ces débuts tragiques et par la qualité de notre entourage, nous ayons jeté toutes nos forces dans un couple résolu à durer. C'était et c'est un projet fort. Nous avons souhaité une famille nombreuse et désiré l'élargir en accueillant des enfants d'ailleurs, par le biais d'un organisme international".  Elle évoque aussi la maternité ("Le fait de donner la vie n'implique pas de donner sa vie pour les enfants"). Trois de ses cinq enfants vivent aujourd'hui à l'étranger et on sent une pointe de tristesse de ne voir ses petits-enfants que deux ou trois fois par an. Mais elle ajoute :  "Allons! Ils sont heureux et font leur vie avec allégresse, n'est-ce pas ce que tu souhaitais?".

Professeur de français de 1961 à 1999, elle donne régulièrement des conférences et continue d'animer des ateliers de lecture et d'écriture. En 1975, elle obtient le Prix Froissart dont la récompense était l'édition de son premier livre, "La vie à foison". Si la poésie reste son territoire privilégié, elle écrit aussi du théâtre, des nouvelles, des essais et des livres pour la jeunesse.

Dans "Célébration du quotidien" , Colette Nys-Maure explique son objectif dès les premières pages :  "Nous ne nous étonnons pas assez, nous ne nous émerveillons qu'occasionnellement. Histoire d'éveil et question d'usure. Alors, pour moi comme pour vous, j'ai entrepris une célébration de ce quotidien décrié, ignoré, délaissé".  Elle dédie son livre à son amie Elisabeth qui est gravement malade, mais qui est présente à chaque chapitre et donne encore plus de sens au titre du livre. Que ce soit dans une cuisine, une gare ou un balcon, l'auteur nous incite à profiter du moment présent, sans trop penser au passé ou au futur :   "Pendant ce temps-là, ne néglige-t-on pas de vivre ce qui est donné ici et maintenant, d'aménager l'immédiat? A coup sûr, la meilleure façon de se préparer à égrener demain d'autres regrets".

Colette nous parle aussi de ses réflexions sur le rôle de femme-épouse-mère et conseille :  "Enfant, tu n'aurais pu vivre si je t'avais étouffé sous ma demande, si je t'avais voulu en accord avec mon désir plutôt qu'avec le tien. Pour ne pas peser sur toi de tout mon amour, il me fallait exister pour mon compte, rester la femme de ton père autant que ta mère".  Mais elle évoque aussi la nostalgie quand les enfants grandissent :  "Ai-je assez pleuré en allant d'une chambre désertée à l'autre en me répétant que c'était fini le temps des nourrissons, des lits pleins, des souffles cueillis sur les bouches entrouvertes, des mots échappés au sommeil. Le temps où la vie est justifiée par le seul fait d'élever ces petits qu'on a choisis de mettre au monde, d'avoir à leur donner des racines et leur ouvrir les ailes".  Puis viennent les petits-enfants... Colette nous incite aussi à apprivoiser la solitude et à se réserver des moments juste pour nous-mêmes. La religion est également très présente dans sa vie.

Dans les derniers chapitres de "Célébration du quotidien", elle revient sur la disparition de ses parents lorsqu'elle avait sept ans qui a influencé sa vie et son oeuvre, et lui permet d'apprécier toutes les petites joies du quotidien :  "Chaque matin, je m'étonne et je me réjouis d'être en vie ; je ne m'y habitue pas. J'ai appris aussi combien on pouvait compter sur l'amour des proches : ceux-là qui nous ont élevés comme leurs propres enfants avec une tendresse sans calcul. Ils nous ont prouvé que rien n'est jamais fini et que l'amour est vraiment plus fort que la mort".

Après "Célébration du quotidien", Colette s'interroge dans "Secrète présence"  sur quelle présence nous pouvons offrir à nos proches :  ni trop près, ni trop loin, sans l'imposer ou réclamer des comptes. Elle revient sur son enfance marquée par le décès de ses parents et témoigne :   "Je redoutais les adultes - souvent les parents de compagnes de classe ou des amis de la famille - qui me figeaient dans ma situation d'orpheline et me couvaient de regards compatissants. Envie de secouer cette chape de piété et de courir rejoindre les insouciants dans la cour, sur la plage. Etre comme tout le monde. Ne pas me sentir marquée. Oui, il s'agit de ne pas entretenir le goût du malheur, mais de délivrer les sources, d'accompagner le chant profond de la vie toujours la plus forte".

Epouse, maman de cinq enfants et plusieurs fois grand-mère, elle évoque les amis qu'on laisse en chemin, son amour de la famille ("Orpheline à sept ans, j'ai reçu de celle dont je suis issue amour et secours pour croître comme les autres. J'ai littéralement vécu de cette solidarité, j'y ai puisé des forces pour l'existence"), les difficultés à laisser ses enfants vivre leur propre vie  ("Sans doute sommes-nous plus soucieux de donner des racines à nos enfants que de leur ouvrir les ailes"), le besoin d'un jardin secret pour tous, la vie de couple, la retraite, la place de la femme dans notre société, la vieillesse ("Dans les maisons pudiquement appelées de repos, certains ne reçoivent plus jamais un baiser et meurent de faim du coeur") et la mort.

Cette phrase de Colette résume bien son livre :  "Trouver sa place, la garder sans croire qu'on la perd lorsque le cercle familial, amical ou professionnel s'élargit ou se modifie, l'histoire de toute une vie, non?". Et elle conclut son ouvrage par cette citation de Rilke :  "Si ta vie quotidienne te paraît pauvre, ne l'accuse pas, accuse-toi plutôt. Dis-toi que tu n'es pas assez poète pour en convoquer les richesses".

Dans "Contes d'espérance"  (paru en 1998), Colette nous présente 19 contes qui n'ont rien de fantastique ou d'irréel. Elle a puisé l'inspiration dans notre vie quotidienne et raconte l'histoire de personnes ordinaires qui souffrent (dans tous les sens du terme) à l'approche de Noël :  Françoise qui a perdu l'appétit de vivre, Antoinette qui attend la naissance d'un enfant avant de mourir, Laura et le chat perdu, Mr Brice qui redonne le goût d'apprendre à deux cancres rencontrés dans la rue, Chantal et son amour impossible pour un homme marié, Mme Bravoure qui n'a plus d'énergie suite au décès de son mari, Antoine et son premier Noël sans sa maman, etc. Des lecteurs reprocheront probablement l'abondance de bons sentiments, les happy end systématiques et les références chrétiennes de ce livre, mais ces 19 nouvelles nous incitent à mieux apprécier les joies simples de notre quotidien et apportent de la douceur, de l'amour, de la sagesse et de l'espérance dans un monde qui en manque si souvent...

Mères, professeurs de français et auteurs dans le Tournaisis, Colette Nys-Mazure et Françoise Lison-Leroy ont co-écrit  "Flore et Florence" , un roman pour enfants. Elles nous racontent l'été du passage de l'école primaire aux études secondaires de Flore et Florence, amies depuis toujours. On les suit en vacances à Hardelot et en Bretagne, puis de retour chez elles dans le Hainaut occidental. Au cours de cet été doux et paisible, elles nous font partager leur quotidien :  le départ de la grande soeur en Indonésie, leurs cours de théâtre, leurs premiers émois amoureux, la mort de leur beau moniteur, leurs relations avec leurs parents, les déceptions et les satisfactions en amitié. Le roman se termine par leur entrée à l'école secondaire. La lecture de "Flore et Florence" permettra aux professeurs d'aborder de nombreux thèmes avec des élèves du même âge que les deux héroïnes. Mon reproche est le manque de surprise et l'absence de rebondissement. Tout le roman est résumé dans la quatrième de couverture.

Colette a rédigé  "Seuils de Loire" , un ouvrage de 141 pages, dans le cadre d'une résidence de poète qui s'est déroulée en 2002 pendant deux mois au Centre Municipal de Rochefort-sur-Loire. Lors de sa première visite, un vent glacé lui inspire cette réflexion :  "Comment ne pas me sentir en pays connu puisque je retrouvais des airs de chez nous? Là comme ici, la girouette tourne plus volontiers que l'éventail ne bat de l'aile".  Le Moulin Géant de Rochefort-sur-Loire, qui héberge sa résidence de poète, lui fait penser au Moulin de l'Agache de son arrière-grand-père, mais évoque aussi les moulins de Froyennes, Villeneuve-d'Ascq, Damme ou Kain. Les références au Tournaisis sont fréquentes :  "Mon territoire est fendu par l'Escaut, puissant et modeste. Rien à voir avec le Rhône, la Loire ou la Moldau, mais c'est mon fleuve et je le fréquente assidûment, supportant mal l'air de dédain de quelques touristes, pressés de comparer, incapables de contempler".

Colette fait l'éloge de la correspondance et de l'écriture :  "Comment tant de personnes peuvent-elles se priver d'écrire? Ignorent-elles l'émotion des lettres retrouvées qui disent l'être disparu, vibrant encore sous les doigts, les yeux?".  Au terme de sa résidence de poète, elle conclut :  "Ces êtres croisés et ces lieux arpentés sont en moi ; aucun vandale ne les défigurera. L'écriture comme témoin, légataire. Mémoire passeuse. Dans le sillage des grands hommes poètes qui m'ont précédée ici : la bande à Cadou, Pierre Garnier, Pascal Commère, Thierry Renard, et, déjà dans la perspective de ceux qui me suivront, je me suis imprégnée d'un pays".

"La liberté de l'amour"  est une longue conversation de 2005 entre le journaliste Christophe Henning et Colette qui dédie cet ouvrage "à ceux et celles qui m'ont communiqué l'intime conviction d'un amour plus fort que la mort". Outre son enfance et sa vie de femme et de mère, elle revient notamment sur "Célébration du quotidien", publié en 1997, qui a marqué sa carrière littéraire :  "Nous nous masquons notre réalité mortelle, nous fuyons vers l'arrière ou vers l'avant en négligeant ce présent très quotidien qu'il nous est donné de vivre ; nous recherchons l'extraordinaire et c'est lorsque l'ordinaire nous est interdit que nous en mesurons la valeur".  Colette Nys-Mazure refuse cependant d'être enfermée dans le courant minimaliste cher à Philippe Delerm. Elle nous raconte ensuite ses quatre résidences d'écrivain - notamment à l'Academia Belgica à Rome - et son besoin d'avoir deux heures solitaires le matin pour lire et écrire.

Dans le chapitre intitulé "Enseigner savoir et saveur", Colette confie :  "Aujourd'hui, le travail de l'enseignant se trouve sérieusement compliqué : d'une part, l'école n'est qu'un des accès à l'information et son crédit s'est affaibli ; d'autre part, les élèves sont habitués à zapper lorsqu'une émission les ennuie, et surtout, ils ont tant d'énergie à dépenser que, faute d'activité physique quotidienne, l'attention soutenue au cours leur devient difficile, voire impossible". Aujourd'hui retraitée, elle préfère animer des ateliers d'écriture que donner une conférence, et tente de faire redécouvrir le plaisir de la lecture à ses stagiaires. Colette évoque ensuite la société de consommation, les nouvelles technologies, la religion et son souhait d'être enterrée au Jardin des Poètes au sommet du Mont-Saint-Aubert. Même si la mort est souvent évoquée dans cet ouvrage, on le termine avec un message d'espoir et d'optimisme. C'est un bon résumé de la vie et de l'oeuvre de cette Grande Dame de la littérature belge dont les médias ne parlent pas assez.

Sorti en 2008,  "Perdre pied"  est le premier roman de Colette Nys-Mazure qui s'est inspirée du tableau "Sur la plage de Boulogne" d'Edouard Manet. Tous les personnages de cette toile, seuls ou en groupe, s'ignorent. Dans le roman, des personnes en souffrance se retrouvent au même moment face à la Manche. Il y a Julian, en chaise roulante suite à un accident de moto. Hilde qui vient travailler à l'hôtel des Dunes après une rupture amoureuse. Mosane, une adolescente sans nouvelles depuis six mois de son père journaliste, et sa mère Amélie. Antoine (75 ans), qui regrette de n'avoir pas eu le courage d'être un artiste à part entière, et qui a peur de la maladie et de la dépendance. Jeanne, la responsable de la maison d'hôte, dont le fils est atteint du sida.

Toutes ces personnes, résidents ou locataires, vont faire connaissance et se soutenir mutuellement. Leurs problèmes, leurs soucis et leurs doutes ne s'envolent pas, mais cette semaine face à la mer va leur permettre de reprendre pied et de retrouver un peu de courage et de confiance en eux. Ce roman très bien écrit s'intègre parfaitement dans les messages que tente de faire passer l'auteur à travers son oeuvre. Mon seul petit reproche est que j'ai eu du mal au début à entrer dans l'histoire et à m'y retrouver avec tous les personnages.

Fidèle à sa foi, Colette Nys-Mazure a consacré tout un livre à la Noël en 2009, comme elle l'avait fait dix ans plus tôt dans "Contes d'espérance". Dans  "Noël en ce monde : contes pour aujourd'hui" , elle nous raconte la Nativité et des histoires qui se terminent par un message positif. Dans la nouvelle "De tombeaux en berceaux", elle évoque à nouveau Elisabeth, son amie décédée, à qui elle avait dédié "Célébration du quotidien". Colette nous incite à l'espérance de jours meilleurs, et rappelle que la Vie est plus forte que la Mort.

Certains passages sont autobiographiques, comme lorsqu'elle parle de ses grands-parents paternels :  "Bon Papa était accablé par la mort de son fils aîné, mon père, et lui survivait tant bien que mal. Bonne Maman était exsangue et répétait aux amies, à voix basse, mais je l'entendais : "Ce n'est pas naturel, nous aurions dû partir les premiers". Elle et lui souffraient différemment : un mur de silence s'élevait entre eux ; leur dignité leur interdisait de mendier près de l'autre le tendre réconfort dont ils auraient eu besoin".

La bonne idée de ce livre très bien écrit, c'est d'avoir ajouté un CD d'une vingtaine de minutes. La voix douce de Colette et la musique d'ambiance donnent une autre perception des textes. Elle nous propose également un conte de Noël à jouer en famille ou entre amis. Dans sa conclusion, Colette écrit :   "Noël à l'horizon. Seigneur, aide-moi à faire bon usage de la nostalgie. A ranger allègrement dans une malle les jardins d'enfance définitivement clos qui continuent à encenser la mémoire (...) S'ils illuminent notre souvenir, ils risquent aussi de nous y fixer, de nous alourdir. Ne permets pas, Seigneur, que nous gênions les autres de nos regrets, de nos déceptions. Demain, c'est Noël. Ne pourrions-nous déposer notre bagage non pour l'oublier, mais pour courir plus léger vers Toi, vers nos frères, sans encombrer personne de notre trésor privé, à jamais inaliénable?".

Dans l'introduction de "L'eau à la bouche" , Colette nous confie :   "Qu'est-ce qu'un poème dans la marche du monde? Peut-on encore écrire des poèmes après les horreurs des camps d'extermination et les génocides? Interrogations légitimes. Chaque homme qui naît recommence l'histoire, et la poésie, comme toute forme d'art, accompagne, éclaire, soutient son existence tout en creusant le mystère de l'être au monde (...) Comme nous en avons besoin dans cet univers mécanisé, robotisé, informatisé à outrance. Cultiver la gratuité, la beauté avec ce matériau qui appartient à tous : les mots de la langue. Faire sien le quotidien et le transfigurer. Ecrire, lire la poésie accroît la liberté et donc la joie (...) Nous avons besoin de poèmes comme de l'air que nous respirons. Une longue fréquentation de la poésie de tous bords m'a convaincue que la vision poétique, loin de nous éloigner du réel et du présent, communique au quotidien une qualité particulière, une lumière et une chaleur, un émerveillement comparables à l'effet du feu sur le bois sec".

Dans cet ouvrage, Colette retrouve sa pédagogie d'ancienne professeur de français pour sortir la poésie de sa tour d'ivoire et la faire découvrir au grand public, avec des mots simples, sans analyse littéraire complexe. Elle a choisi des poètes francophone qu'elle apprécie (en variant les générations, les pays et les styles) afin de nous donner l'eau à la bouche ("Puisse cette série susciter chez les plus jeunes comme chez les aînés l'envie de mordre à même la chair du poème") :  Françoise Lison-Leroy, André Schmitz, Maurice Carême, Liliane Wouters, Achille Chavée, François Emmanuel pour la Belgique, mais aussi Racine, Charles Baudelaire, Joachim du Bellay, Andrée Chedid, Serge Wellens, René Char, etc. Une courte présentation permet de les situer dans le temps et l'espace.

Colette Nys-Mazure et moi?   Je l'ai découverte par hasard à la télévision en zappant dans les années 90 ; elle répondait aux questions de Michèle Cédric dans son émission de la RTBF. Sa personnalité m'avait plu. Quelques années plus tard, j'ai acheté ou emprunté à la bibliothèque plusieurs de ses ouvrages. Comme on l'aura constaté dans les comptes-rendus ci-dessus, ce n'est pas sa poésie qui m'attire, mais ses leçons de vie, son humanisme, sa douceur, sa sagesse et son optimisme. Beaucoup de ses citations me font penser à ma vie ou à celle de mes proches, et me font réfléchir. Ensuite, j'ai eu envie de la rencontrer lors de trois séances de dédicaces (à Tournai-La Page, à la librairie Decallonne et à la Foire du Livre de Bruxelles) et, même si ce sont des moments très courts qu'il faut partager avec les autres lecteurs, j'ai pu constater qu'elle était fidèle à ce qu'elle écrit dans ses livres. Nous avons eu aussi quelques échanges par courrier ou par mail. Et enfin, en mars dernier, le destin m'a offert un beau cadeau :  en revenant de la Foire du Livre de Bruxelles, un problème technique m'a obligé à changer de train et de ligne, je monte énervé et en retard dans un autre train à la recherche d'une place....et me retrouve à côté de Colette Nys-Mazure! Elle me reconnaît, dépose son livre et a la gentillesse de parler avec moi pendant près de 3/4h. Un beau moment entre un auteur et un lecteur.  

vendredi 10 août 2012

Interview d'Amélie Nothomb par Valérie Trierweiler

A l'occasion de ses 45 ans, de la sortie de son roman "Barbe bleue" et du 20ème anniversaire de sa carrière littéraire, l'auteur belge Amélie Nothomb a répondu aux questions de Valérie Trierweiler, Première Dame de France, pour l'hebdomadaire "Paris-Match" :

"Vous fêtez ce mois-ci vos vingt ans d'écriture. Quel regard portez-vous sur votre propre parcours?
- Je suis sidérée et ébahie, je vous donne ma parole d'honneur, que si, il y a vingt ans, on m'avait dit qu'on parlerait encore de moi en 2012, je ne l'aurais jamais cru, ni même espéré. Quand j'ai appris, moi humble Belge, que j'allais être publiée en France, j'ai pensé que c'était un miracle qui durerait trois mois, mais un miracle bon à prendre. J'étais déjà folle de joie. Mystérieusement, l'histoire d'amour ne s'est pas arrêtée, je ne sais pas comment çà fonctionne. Quand elle a débuté, çà a commencé à m'angoisser. C'est anxiogène de se dire que cela peut s'arrêter. J'ai peur que le charme se brise.

- Qu'avez-vous appris au cours de ces années?
- Que j'étais patiente. Je traite quasiment toujours le même sujet et j'en suis consciente. Les progrès sont très lents. Il faut beaucoup d'années pour progresser dans l'écriture et cela ne me dérange pas.

- Vous n'avez pas le sentiment d'avoir évolué dans l'écriture?
- Si, j'ai vraiment le sentiment d'avoir évolué dans le style, d'avoir une écriture plus épurée. Aujourd'hui, si je tombais enceinte d' "Hygiène de l'assassin", je serais plus sobre. Il se trouve que je l'ai relu car le manuscrit original va être publié par les éditions des Saints-Pères qui ont inventé un nouveau procédé de fac-similé. J'évolue vers plus de transparence tout en restant un écrivain baroque. Qui sait, peut-être, un jour, j'écrirai un roman de 40 pages?

- N'avez-vous pas vu les similitudes entre votre premier roman et le dernier, "Barbe bleue"?
- Au début, je vous jure que non. Un écrivain est tellement dépassé par ses obsessions, ses pathologies mentales. Ce n'est pas le même livre mais oui, c'est vraiment le même délire. C'est bien du même auteur. Le personnage féminin a la même rage, la même colère. Et il y a souvent de quoi être en colère pour une femme. Et les colères des femmes sont souvent taboues. Déjà, ma mère me disait : "C'est vilain pour une fille d'être en colère". Il me reste une colère, c'est certain.

- D'où vient-elle?
- Du fait qu'on a le sentiment de ne pas exister du tout, quel que soit le bruit que l'on fait. Je suis bien loin d'être la seule à éprouver cela. Je sais ce que c'est que de ne pas avoir été entendue. Pourtant, oui, je suis lue et entendue. Je suis privilégiée mais çà n'a pas toujours été le cas. Je ne sais pas comment tout çà est arrivé. Ces vingt ans ne sont pas passés très vite. Au contraire, cela a duré très longtemps et tant mieux car je les ai aimés! Certaines années ont été passionnantes.

- Pourquoi vous imposez-vous autant de contraintes, comme celle d'écrire chaque jour, dès 4h du matin?
- Pour lutter contre mes démons. Une seule fois, je me suis accordé un moment de liberté. C'était un dimanche matin de septembre 1997, j'étais épuisée et j'avais décidé de rester tranquillement à lire. Cela a été l'enfer, j'ai eu l'impression de régresser à l'âge de 13 ans, au pic de l'horreur pubertaire, de replonger dans le néant hostile. Pas dans le vide zen, mais dans le néant absolu. Mon sort n'est pas celui d'une martyre. J'adore écrire et j'adore répondre à mes lecteurs. Mais je suis une personne normale : j'ai une vie amoureuse, je vais au cinéma et je fais la vaisselle! Vous devez penser que je suis complètement dingue!

- Comment faites-vous pour vous renouveler?
- Pour en avoir discuté avec différents écrivains, je sais que le secret de l'inspiration est de ne jamais s'arrêter. C'est pour cette raison que je ne me suis jamais interrompue. Quand on arrête, cela cicatrise, moi, j'ai la plaie toujours ouverte. Comme si j'étais toujours en transe.

- La mort violente revient souvent dans vos livres?
- Rencontrer "l'autre", l'amour, est le but de la vie. Le malheur est que c'est très difficile de vivre avec l'autre, que la relation soit bénigne ou passionnelle. On le cherche et, quand on l'a rencontré, vient toujours le moment où l'on se pose la question : "Comment se débarrasser de la personne?". Dans le roman, ô merveille, tout est permis. On peut tuer. Moi, dans la réalité, je ne tue pas. Je ne dois pas être très dangereuse. Et la mort elle-même n'est pas tragique.

- Vous n'avez pas peur de la mort?
- J'ai décidé que la mort était une expérience intéressante, alors autant l'apprivoiser. Il ne faut pas la hâter pour autant, on y arrivera. Elle ne me fait pas peur pour moi. Je crains davantage la mort des autres que la mienne. La mienne, j'y pense. Il m'arrive même de l'espérer, surtout quand je suis très fatiguée. Mes insomnies sont parfois très noires, hallucinées d'horreur. Dans ces moments-là, j'écris dans ma tête. L'écriture étant sacrée, je ne fais pas de brouillon. J'écris trois, quatre pages ainsi.

- Vous évoquez souvent la nourriture dans vos romans?
- Oui, parce que j'ai eu des relations très difficiles avec la nourriture. A l'âge de 13 ans, j'ai commencé une anorexie. Je n'ai pas avalé un seul aliment pendant deux ans. A 15 ans, je pesais 32 kilos pour 1,70 mètre. Je vivais alors au Laos, il faisait très chaud et moi j'avais froid. J'ai senti que mon corps se séparait de mon âme. L'idée de manger à nouveau était pour moi une horreur. Je me vivais comme un démon. Il a fallu que je réapprenne à m'alimenter. J'ai vécu dans une haine de moi. Le conseil que je donne aux jeunes filles anorexiques est de partir loin, loin des siens. Moi, je suis partie au Japon. Loin des miens, loin de mes psychoses. C'est le seul message d'espoir que j'adresse. J'écrivais déjà mais c'était faible. Au Japon, je me suis fiancée à un garçon et, une semaine avant le mariage, je me suis enfuie. Le Japon m'avait sauvée mais je savais que ma vie n'était pas là-bas. C'est après mon retour que j'ai écrit "Hygiène de l'assassin".

- Les hommes ont plus souvent le mauvais rôle que les femmes dans vos fictions, non?
- Je n'ai pas le sentiment d'écrire sur la guerre des sexes, mais j'ai observé dans la vie que les hommes sont moins intéressants que les femmes. D'abord, elles sont plus belles et plus ambigües. Il est plus difficile de les placer du côté du bien ou du mal. Les hommes sont moins mystérieux. Dans ma vie, j'ai eu des adversaires mais j'avais moins à craindre des hommes que des femmes. Je suis un être sans malice, aussi quand je découvre que des gens me veulent du mal, je ne comprends jamais pourquoi. Même si je vois que beaucoup aimeraient être à ma place...

- Etes-vous allée jusqu'au bout de tous vos manuscrits?
- Oui, j'ai mené toutes mes grossesses à leur terme! J'ai accouché de créatures monstrueuses ou stupides, mais vivantes. Tout n'est pas bon, j'en suis à 75 manuscrits et je sais que beaucoup ne seront jamais publiés. J'ai pris des dispositions pour qu'ils ne le soient pas après ma mort.

- Je vous avais demandé en début d'entretien si vous aviez découvert des choses sur vous-même. Je vous repose cette même question.
- Oui, c'est vrai, j'ai découvert des choses sur moi. Tout en étant quelqu'un de gentil, j'ai une vraie violence en moi. Je fonctionne avec le système du vase et de la goutte d'eau. Quand je suis en colère, il vaut mieux ne pas être près de moi. Je ne supporte pas l'irrespect, le mépris ou le fait qu'une parole donnée ne soit pas respectée.

- Que savez-vous du bonheur?
- Dieu merci, j'en suis informée! Je suis vraiment dans la vie et dans la vie, il y a du bonheur. J'en ai déjà quatre heures par jour garanti avec l'écriture. C'est énorme. Il y a aussi des rencontres qui illuminent, ainsi que le plaisir et la beauté. Oui, çà vaut la peine de vivre. Je suis obsédée par la beauté. Ca oui, c'est une obsession. Je suis toujours à la chasse de la beauté : beauté humaine, beauté artistique, des paysages. Et çà, c'est indiscutable.

- Si vous ne deviez garder qu'un de vos livres, lequel serait-il?
- C'est une question inhumaine. C'est le choix de Sophie. Je ne veux pas choisir entre mes enfants. On ne préfère pas forcément le plus beau, le plus intelligent. Pourquoi devrais-je choisir? Tant de gens sont disposés à le faire à ma place.

- Chacun de vos livres est un best-seller. Que faites-vous de l'argent que vous gagnez?
- Je vis bien. Je peux aider mais je ne suis pas non plus Mère Teresa de Calcutta. Je m'offre du champagne. J'ai, comme dans "Barbe bleue", un frigo à champagne. Pour moi, boire du champagne est une cérémonie. Avant, je jeûne. Je ne bois jamais avant 18 ou 19 heures et jamais seule. Il faut une ou plusieurs personnes. Cela délie le coeur de parler avec l'ivresse du champagne, c'est autre chose.

- Vous craignez que le succès ne s'arrête?
- Je me dis, un jour, ils vont s'apercevoir de l'imposture : je ne suis qu'un clown belge! Une usurpatrice et pourtant j'écris moi-même! C'est une très grande angoisse, çà me fait très peur. J'aime avoir du succès et je ne sais pas si j'en suis dépendante.

- Qu'aimez-vous que l'on dise de vous?
- Sur moi, comme être humain, je suis moins exigeante que sur mes livres. Qu'on dise que je suis sympathique me suffit. J'espère surtout qu'on me trouvera bon écrivain dans vingt ans. Même si je ne me pose jamais la question de l'avenir. Je sais qu'il peut y avoir des surprises dans l'écriture comme dans la vie. La vie est stupéfiante".

jeudi 12 juillet 2012

Les prix littéraires 2012 de la Fédération Wallonie-Bruxelles

Prix triennal d'écriture dramatique en langue régionale endogène (2.500 euros) :  "Lès sins-rin" de Freddy Charles (cofondateur du Centre dramatique populaire) et Yvonne Stiernet (enseignante et comédienne amateur tournée vers le répertoire wallon). Ils ont écrit une comédie sociale en trois actes autour de trois SDF qui transforment un squat en un resto du coeur baptisé "Lès sins-rin".

Prix du rayonnement des lettres belges (4.000 euros) : Arnaud Huftier pour l'ensemble de son oeuvre. Ce prix récompense une personne de nationalité étrangère qui a oeuvré pour promouvoir la littérature belge francophone. Né en 1970, de nationalité française, Arnaud Huftier enseigne à l'Université de Valenciennes et a déjà écrit des livres sur nos compatriotes Stanislas-André Steeman et Jean Ray.

Prix de la première oeuvre, quel que soit le genre littéraire (5.000 euros) :  "Kosaburo, 1945" de Nicole Roland, publié par Actes Sud en 2011. Il raconte l'histoire d'une jeune Japonaise qui se travestit pour devenir kamikaze à la place de son frère déserteur afin d'éviter le déshonneur de sa famille. Ce roman a également obtenu le Prix Première de la RTBF. Ancienne professeur de français, Nicole Roland vit à Namur et a écrit un deuxième livre, "Les veilleurs de chagrin".

Prix triennal d'écriture dramatique (8.000 euros) :  "Alberto est communiste" de Pierre Lorquet. Cette pièce se déroule dans un restaurant réputé, où les clients attendent en vain la surprise du chef qui a disparu, ne laissant qu'un quartier de viande au congélateur objet de certaines convoitises. Né à Liège en 1966, Pierre Lorquet est metteur en scène, régisseur, scénariste, auteur de nouvelles policières.

Prix quinquennal de l'essai (10.000 euros) :  "Salut et liberté : regards croisés sur Saint-Just et Rimbaud" de Frédéric Thomas, docteur en philosophie politique, rédacteur pour la revue "Dissidences". Il propose une lecture croisée de l'oeuvre et de la vie de Rimbaud et de Saint-Just autour de quelques moments charnières et de thèmes communs à ces deux hommes aux parcours exceptionnels et fulgurants.

Grand prix triennal de littérature de jeunesse (15.000 euros) :  Benoît Jacques pour l'ensemble de son oeuvre. Né à Bruxelles, il est aujourd'hui installé en France où il est à la fois graphiste, sculpteur, auteur et éditeur. Ce prix a été créé en 2006 par la ministre Fadila Laanan pour couronner un auteur de littérature de jeunesse pour l'ensemble de son oeuvre. Kitty Crowther l'avait reçu en 2006.

Bravo à tous!