mercredi 6 novembre 2013

Interview de Michelle Fourez

Née à Ath (province de Hainaut) en 1951, Michelle Fourez vient de sortir son septième roman, intitulé "Une famille", aux éditions Luce Wilquin. A cette occasion, elle a répondu aux questions de Michel Zumkir pour la revue "Le Carnet et les Instants" :

"Venez-vous, comme souvent vos héroïnes, du monde rural?
- J'ai grandi dans une famille de paysans d'un autre âge. Nous habitions une toute petite ferme, très inconfortable, sans eau courante, avec le fumier au milieu de la cour, la cave à charbon sous l'étable. Mes grands-parents vivaient avec nous. Nous étions entre deux époques, celle d'avant la mécanisation où l'on arrachait les pommes de terre et les betteraves à la main et celle de la surindustrialisation. J'ai gardé de cette enfance une image et des souvenirs fabuleux. J'avais un territoire de jeux immense : les jardins, des prairies où je pouvais courir jusque tout au bout, un étang qui n'était pas dangereux.

- Quand est arrivée la mécanisation dans votre ferme?
- Jusqu'à mes 10 ans, nous n'avions pas de tracteur. Puis les choses ont basculé, nous avons acheté des tas de machines qui faisaient les choses à notre place. Ce n'est pas que mes parents avaient décidé de changer leur façon de cultiver mais le monde agricole s'est mis à se modifier radicalement quelques années après la seconde guerre mondiale.

- Combien aviez-vous de frères et de sœurs?
- J'avais un frère qui m'a servi de modèle pour plusieurs de mes personnages. Très brillant, il s'est pourtant détruit. Je crois que je lui en veux de cela tout autant que j'en suis triste. Je me suis posé des milliers de questions sur le pourquoi des choses parce qu'il était le préféré de ma mère. Peut-être est-ce parce qu'il était le préféré qu'il est devenu ce qu'il était, un alcoolique très tôt. Parfois, je me dis que si j'avais vécu dans une autre famille, plus lisse, je ne serais pas devenue écrivain.

- Est-ce que votre famille ressemble à celle de votre dernier roman, une famille murée dans et par le silence?
- Oui, c'était comme cela, même si nous vivions dans la plainte, les hurlements. Mon grand-père paternel était très virulent, grossier, bouffeur de curé. Si cela gueulait, vitupérait, les choses importantes, essentielles, elles, ne se disaient pas. Très vite, je suis devenue solitaire. Je me réfugiais au pied des saules, au fond de la prairie, près de l'étang. Avant de commencer à écrire, j'ai parlé aux herbes, aux fleurs et aux arbres. J'avais les végétaux pour confidents. Je vivais dans l'absence de tendresse, sur le qui-vive, je leur racontais cela, comme je boitais dans mon cœur. Je leur disais : "je veux être heureuse, je suis heureuse". Je me suis construite comme une spectatrice d'un jeu auquel je ne voulais pas prendre part.

- La campagne est très présente dans vos livres, mais Bruxelles aussi. D'où vous vient cette attirance pour cette ville?
- Bruxelles sera toujours dans mon cœur et dans mes livres. Enfant, je n'en connaissais pas d'autres. J'y venais, avec ma mère, une fois l'an, au moment des fêtes. Nous mangions des pistolets que nous n'avions pas à la ferme. Nous allions à l'Innovation et voir les illuminations de la rue Neuve. C'est un des seuls bons souvenirs que j'ai avec ma mère. Pour moi, LA ville, c'est Bruxelles. Mais je ne pourrais pas y vivre. J'ai les pieds sur terre, il me faut de la terre, un jardin. Je ne peux pas imaginer vivre loin de là où j'ai grandi. Je suis de mon enfance avant tout.

- Quand avez-vous découvert la littérature?
- Très tôt, la littérature a pris une place dans ma vie. J'adorais la Comtesse de Ségur. Dès que j'ai su lire, j'ai demandé des livres à la Saint-Nicolas. Vers 6-7 ans, j'ai commencé d'aller à la bibliothèque de ma propre initiative. Sans le conseil de personne, je choisissais des livres. Plus tard, à l'école de la ville, une institutrice m'a prise en affection et, en cachette, me donnait des livres. Ensuite, je les ai achetés moi-même, pas beaucoup, mais quand même. Paradoxalement, si nous étions pauvres, nous avions beaucoup de journaux à la maison : "Le Courrier de l'Escaut", "Le Ligueur", "Le Sillon Belge", "L'Alliance Agricole" et "Femmes d'aujourd'hui".

- Venant de ce milieu populaire, d'où vous est venue l'idée d'étudier à l'université?
- Il n'y a pas de malheur sans bonheur comme on dit. Ma mère détestait plus que tout son métier de fermière, elle disait que même le diable n'aurait pas voulu le faire. Elle aurait souhaité être institutrice. Obligée de quitter l'école à 14 ans, elle regrettait très vivement de n'avoir pu étudier. Elle a fait en sorte que mon frère, de cinq ans mon aîné, aille à l'université. Comme il n'y a pas réussi et que ma mère voulait réussir par personne interposée, j'ai profité de l'aubaine. Je me suis inscrite à l'ULB. Je ne veux pas de médaille pour cela mais je suis la première fille du village à être entrée à l'université.

- Quand avez-vous commencé à écrire?
- A 13 ans, j'ai décidé d'écrire mon premier roman. J'ai dû rédiger trois pages! Je crois que cela s'appelait "Je suis heureuse de vivre", ou quelque chose comme cela. Et j'écrivais mon journal, tous les jours. Plus tard, à 30 ans, je me suis inscrite, j'ai envie de dire bêtement, à un atelier d'écriture à Tournai. Les participants appréciaient mes textes ; cela m'a encouragée. "Ferdinand", une nouvelle écrite à partir d'une photo, a été publiée dans le recueil "Saisons d'Escaut" aux éditions Unimuse, aux côtés de textes de Françoise Lison-Leroy, Michel Voiturier, Colette Nys-Mazure et Michèle Vilet. L'été suivant, à partir de cette nouvelle, j'ai écrit "Rue de l'Amourette", une sorte de saga familiale, que j'ai envoyée partout, notamment au Prix de la Ville de Mons. Dominique Rolin y était membre du jury. Elle l'a appréciée et l'a passée au comité de lecture de Gallimard. J'ai été reçue là-bas. Ils m'ont demandé si je n'avais rien d'autre. Je n'avais rien d'autre. J'ai traîné longtemps avec ce premier texte mais il n'a jamais été publié. Luce Wilquin, à qui je fais une totale confiance, l'a lu plus tard. Elle l'a trouvé inabouti.

- En vous lisant, on ne peut s'empêcher de penser que vos livres ont une origine autobiographique?
- Bien sûr, j'écris d'où je viens et je n'essaie pas de le cacher. Je suis dans une création kaléidoscopique. Je secoue des petites pierres de couleur et à chaque secouement, une autre image est formée. Certaines pierres sont plus grosses que d'autres. Mes proches savent l'origine de ces pierres, mais l'important, c'est que les autres, ceux qui ne me connaissent pas, trouvent sa cohérence au texte. On s'en fout de qui je suis, de ma vie privée. Marguerite Duras et Gabriel Garcia Marquez ont aussi fait leur œuvre à partir de leur vie, de leurs obsessions.

- Pourquoi vos héroïnes s'appellent souvent Françoise?
- C'est une espèce de clin d'œil qui dit : "Françoise, c'est moi, je viens de là". Mon grand-père, l'anticlérical, m'appelait "Mam'zèle Françouse", parce que je parlais français avec ma mère, parfois avec mon père, avec mes poupées et mon amie d'enfance quand elle venait à la maison. Quand il m'entendait parler français, il me lançait :  "Mam'zèle Françouse, d'viseu comme on vos a appris". Il voulait dire que je devais parler en picard et non en français. Comme je passe de cet ancrage familial à mes romans, je ne pourrais le dire, je ne me vois presque jamais écrivant. Je peux juste vous dire que j'écris, à la main, sur la table de la cuisine ou celle de la terrasse quand il fait beau. Tout d'un coup, le livre est là. Je le tape alors à l'ordinateur, ce qui n'est pas mon fort, mais je le fais. Je n'ai pas conscience de ce qui se passe, c'est comme si cela venait de la lune. Je n'ai aucune intention derrière la tête, vous comprenez? C'est une mise à distance d'une douleur et d'une joie. Je ne trouve pas cela jouissif d'écrire. Ce le devient quand la page est écrite, quand je la lis".

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