mercredi 19 octobre 2016

Interview d'Eric-Emmanuel Schmitt

Eric-Emmanuel Schmitt Portrait

Fin septembre, l'écrivain belge Eric--Emmanuel Schmitt a répondu aux questions du journaliste Raphaël Morata pour le magazine "Point de Vue" :

"Maintenant que vous vous faites interviewer par le héros de votre propre livre, vous rendez la vie difficile aux journalistes qui viennent vous voir...
- Disciple de Diderot, j'aime le jeu littéraire. Augustin, le héros du roman, voulait rencontrer un passionné des religions. Je n'allais pas laisser ma place à un autre. Il y avait cependant un piège, celui de la complaisance. Soit dire trop de bien de soi, soit dire trop de mal, ce qui est la même chose. Mais dans le regard bienveillant d'Augustin, je me suis trouvé sympathique.

- Doit-on prendre pour argent comptant toutes les affirmations de votre double littéraire :
- Je n'ai travesti, "proustianisé", que le village où j'habite en Belgique, en le baptisant Guermanty. Sinon tout ce que Schmitt affirme (j'ai l'impression de parler comme Alain Delon!) est authentique. Je me suis même surpris à distiller quelques confidences. Toutefois, je pense que l'écrivain doit garder certains secrets. Car de littéraire, on risque de finir dans le littéral.

- Vous n'auriez pas pu faire cet exercice à vos débuts?
- Jeune, en quête de reconnaissance, vous êtes plus en démonstration de vous-même que vous-même. On en fait toujours trop, et on s'éloigne de soi. Avec le temps et au fil des succès (et fort heureusement pour moi, je l'ai eu très rapidement), vous vous débarrassez de ce fardeau. Du coup, vous poussez le bouchon toujours un peu plus loin, dépassant les limites avec audace, insolence et folie.

- Votre roman débute comme une comédie fantastique, puis brusquement, un attentat islamiste à Charleroi survient...
- J'ai voulu retrouver cet état de sidération qui nous a tous frappés lors du drame du Bataclan. J'ai d'ailleurs pris la plume pour écrire ce roman au lendemain de ce drame effroyable. Je ne voulais pas décrire, mais comprendre l'irruption de la violence dans nos existences. La vie est une tragédie. Inutile d'écrire des tragédies. N'en rajoutons pas.

- Pensiez-vous que la Belgique pouvait, elle aussi, être frappée par le terrorisme?
- A entendre le juge antiterroriste belge, c'était impossible. On ne brûle pas la maison dans laquelle on habite... Etre le "nid" des terroristes, nous protège... Quelle complaisance! Comme disait le général de Gaulle, "On ne sort de l'ambiguïté qu'à ses dépens".

- Comment avez-vous vécu les attentats de Bruxelles de mars 2016?
- Ce furent des heures atroces. J'avais des proches à l'aéroport de Zaventem. Ils se sont envolés quinze minutes avant l'explosion. La personne qui les a enregistrés est morte. J'ai su qu'ils allaient bien après de longues minutes d'une angoisse extrême.

- Au fil de l'écriture, avez-vous eu l'impression d'être rattrapé par l'actualité?
- Quand on a compris le principe du terrorisme, on devient très vite Cassandre. Cela m'a frappé quand j'ai appris, cet été, l'exécution du père Hamel. L'attentat dans mon livre se passe à la sortie d'une église...

- Pourquoi avoir choisi Charleroi comme décor de votre livre?
- Ce n'est pas une ville symbole comme Paris ou Bruxelles. Pour moi, c'est la vie quotidienne de gens modestes. Y faire naître un sentiment de terreur m'est insupportable. J'aime les Carolos, ses habitants. Ils sont à l'image de la juge Poitrenaud de mon roman. Une Poelvoorde au féminin, qui passe du coq à l'âne, du sublime au trivial. Le "tout droit dehors", comme on dit en Belgique.

- Cette juge s'exclame d'ailleurs à un moment du livre : "Il faut foutre en examen le Dieu d'aujourd'hui".
- Face à tant de violences, on peut se poser la question d'un Dieu cruel. En tant qu'agnostique croyant, je ne peux apporter une réponse définitive. J'habite l'ignorance avec confiance. La foi n'est pas une manière de connaître, mais une manière de vivre l'ignorance. Le fanatisme religieux, c'est la surcompensation du doute. Ce sont des gens qui veulent avoir des certitudes sur l'existence de Dieu. Comme je le dis dans le livre, la violence est une maladie de la pensée. Une pensée qui refuse de ne pas savoir.

- L'Eric-Emmanuel Schmitt du livre vit hanté par ses admirations (Diderot, Colette, Mozart, Debussy, Pascal, Charles de Foucauld, etc.). Aucun auteur récent! N'est-ce pas contradictoire avec le fait d'être un nouveau membre de l'Académie Goncourt qui doit s'intéresser à ses contemporains?
- Je suis un "mécontemporain" qui vient juste d'ouvrir la porte en acceptant de faire partie de ce jury. Jusqu'à présent, je ne lisais et relisais que les classiques. C'est ma formation. Je suis entré à l'Ecole normale supérieure de la rue d'Ulm en latin et en grec. Pour moi, j'étais l'intime de Sophocle et Homère. Le succès m'a appris que j'étais bien de mon époque puisque mon temps me faisait la fête.

- Que vous apportent vos lectures....d'aujourd'hui?
- Elles m'ont permis de comprendre où je me situais dans le monde littéraire. De mieux définir ma singularité, celle de m'être risqué à une écriture fluide et volontairement accessible. La simplicité, ce n'est pas le simplisme. La simplicité, c'est toutes les difficultés résolues. Le simplisme, l'ignorance des difficultés. Mais aux yeux des imbéciles, c'est pareil.

- Vous pourriez écrire autrement?
- J'ai un rapport à la langue d'une grande aisance. Je suis un pasticheur incroyable. Je le dis sans forfanterie. Je peux vous écrire un texte dans n'importe quel style. A Normale sup, j'étais connu pour ce don : je faisais du faux Chateaubriand, du faux Duras, du faux Victor Hugo. Je fais des vers comme je respire. Mais moi, j'écris mes livres dans mon style.

- Votre été n'a pas été en pente douce?
- Un truc de fou. J'avais tout le temps avec moi une valise pleine de livres pour les Goncourt. J'ai joué un mois au Festival d'Avignon "Monsieur Ibrahim et les fleurs du Coran", et j'allais voir des spectacles pour les acheter et les monter dans mon Théâtre Rive Gauche. Et pour couronner le tout, à la demande de France 2, je suis allé à Rio, comme commentateur décalé des épreuves d'athlétisme des Jeux Olympiques. Je suis le fils d'une championne de sprint.

- "Faire bien, vite et beaucoup : telle est ma devise", dites-vous dans votre livre?
- J'y livre aussi l'un de mes secrets : je vis l'existence d'un être parti trop tôt. Je vis pour deux. Comme un respect de mémoire. Je ne perds pas une seconde, pas une miette... J'ai une sérénité métaphysique, mais j'ai une inquiétude existentielle.

- Avoir un théâtre, c'est aussi beaucoup de stress?
- J'ai pris le risque d'être chez moi parce que je voulais être libre. Cela m'agaçait de devoir appeler les directeurs pour leur vendre mes projets. La liberté, cela coûte cher... Disons des inquiétudes. Mais j'aime le pouvoir d'entreprendre. Je suis entouré d'une équipe formidable. C'est presque une aventure familiale.

- Votre Théâtre Rive Gauche propose "Le Chien"?
- Cette oeuvre a été présentée cet été dans le Off du Festival d'Avignon. Je n'y croyais pas trop. J'avais donné le droit de le faire à deux metteurs en scène parce que j'avais confiance en eux. Mais je n'ai même pas regardé l'adaptation qu'ils avaient tirée de cette nouvelle extraite du recueil "Les Deux Messieurs de Bruxelles". C'est ma préférée, la mieux écrite. J'y suis allé comme tous les spectateurs voir le résultat. Et comme tout le public, à la fin, j'étais debout en larmes. Un gros choc. Une déflagration. Donc, j'ai pris le risque de la monter à Paris.

- Acceptez-vous facilement que l'on s'empare de vos oeuvres?
- Je me souviens d'avoir participé avec Le Clézio à l'émission "Bouillon de culture". Pivot lui demandait si comme moi, il pourrait écrire des pièces de théâtre. Le Clézio avait répondu : "Non, je n'accepterais pas d'être dépossédé de mes textes". C'était très juste. Moi, d'emblée, j'écris pour être dépossédé, pour qu'ils appartiennent au metteur en scène, aux acteurs, à la vie...".

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