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mercredi 12 septembre 2018

Interview de Thomas Gunzig

L'écrivain belge Thomas Gunzig enseigne également la littérature dans les écoles supérieures artistiques de La Cambre et de Saint-Luc à Bruxelles. Il a répondu aux questions de la revue "Profs" de la Fédération Wallonie-Bruxelles :

"Vous êtes écrivain mais aussi professeur dans deux hautes écoles :  est-ce un atout? est-ce complémentaire?
- Eh bien, cela dépend des moments. Parfois, je me dis que je préférerais consacrer mon temps à l'écriture. Et d'autres où j'observe que j'aime faire parler la littérature aux étudiants. Cela m'aide à voir clair, à organiser ma pensée, à me documenter, à mettre des mots sur des choses pas si évidentes que ça : ce qu'est la littérature, la création d'une ambiance, d'un code narratif, ... Mais avoir une totale liberté sur le contenu de mes cours est vital pour moi. Si je devais suivre un programme, je n'en serais pas capable et j'arrêterais.

- Vous accordez une place importante aux auteurs belges dans vos cours?
- Non. Je n'aime pas la segmentation en catégories. Je n'ai pas de formation en littérature et l'écriture est quelque chose que j'ai vraiment apprise sur le tas. Alors, je construis mes cours comme un cochon qui cherche des truffes, qui repère les odeurs, les parfums. A mes étudiants, je parle des auteurs, des livres qui m'ont donné du plaisir. L'émotion ressentie, c'est peut-être plus important que le contenu du cours. Plus qu'une série de connaissances apprises par cœur, à retenir, à répéter à l'examen. Ce qui reste des études, ce sont les émotions que l'enseignant a transmises à ses élèves.

- Faible en orthographe, vous avez conquis un diplôme universitaire et vous êtes devenu écrivain. Que pensez-vous de la place donnée à l'orthographe dans le cursus des élèves?
- C'est vrai qu'à partir de la 4ème secondaire où on cesse de ne faire que de la grammaire et de l'orthographe pour étudier des textes, j'ai adoré. Mais avant, je me suis pris des kilos de mépris, d'ironie, de remarques acerbes. En fait, la langue, c'est un outil génial, mais ça n'a rien à voir avec l'orthographe. La langue et l'orthographe, ce sont deux choses tellement différentes! La langue est vivante, elle porte plein de choses merveilleuses. L'orthographe, elle, sert à la codifier. Elle est pénalisante, excluante : ce qui reste dans les esprits, c'est que si vous n'avez pas une bonne orthographe, c'est que vous êtes idiot. Cela ne veut pas dire qu'il ne faut pas l'apprendre : c'est un outil ingrat qu'il faut apprendre de la meilleure façon possible, par exemple en montrant qu'elle a varié au cours des siècles, comme le montrent bien les créateurs du spectacle "La convivialité". Pas en la présentant comme le mètre-étalon de la brillance ou de la non-brillance d'un élève. Combien de jeunes ont envie d'écrire plein de choses et n'osent pas parce qu'ils ont une mauvaise orthographe!

- Vos personnages sont souvent des antihéros et vos livres traduisent une critique de la société. L'école d'aujourd'hui prépare-t-elle les jeunes à y trouver leur place?
- Non. Je pense qu'elle essaie de faire des élèves prêts pour le monde du travail, la vie dans l'entreprise. Alors qu'elle devrait les ouvrir à la curiosité, aux arts, aux sciences. On apprend par la passion, la curiosité, pas en reproduisant des connaissances acquises avec ou sans plaisir. C'est peut-être une des causes de tant de décrochages et d'échecs. Et qu'on arrête de dire que les jeunes ne trouveront pas de travail! Les gens passionnés par une matière sont plus à s'intégrer que ceux qui sont performants. Pourquoi ne pas allonger le nombre d'années passées à l'école? Sortir du système de la succession de cours de cinquante minutes? Et pourquoi forcer des enfants à rester assis, à se concentrer, à apprendre pendant huit heures, alors que ce sont des boules d'énergie? Quand j'écris, j'ai des difficultés à me concentrer plus de deux heures d'affilée. 

- Le Pacte pour un Enseignement d'excellence propose un parcours d'éducation à la créativité et aux arts durant tout le parcours scolaire. Avec, notamment, de la pratique artistique, des rencontres avec des artistes. Un signe que la créativité et l'imaginaire seront davantage favorisés?
- Un premier pas intéressant. Mais il faut consacrer du temps à ces activités-là. Des blocs de cinquante minutes, cela ne suffit pas. Faire venir des auteurs en classe, c'est bien mais il faut aussi permettre aux élèves d'aller dans les lieux culturels, de sortir des classes. Il y a tellement de choses à faire en dehors!

- Vous maniez un humour décalé, caustique, parfois noir. Quelle place l'humour peut-il occuper à l'école? Quelles limites?
- A manier avec prudence. Si on se moque des faibles, c'est de la maltraitance. Dans mes chroniques matinales en radio,  je me moque de gens infiniment plus puissants que moi. C'est une sorte d'hygiène démocratique.

- Quel message adresseriez-vous aux enseignants à la rentrée?
- Courage!  Vous faites un métier proche de la création. Parfois, on ne trouve pas les mots, on n'arrive pas à susciter l'attention. Le professeur, il ne peut pas arriver en classe avec son sac à dos de problèmes. Pour les élèves, avant d'être quelqu'un, c'est un prof. Et un élève, c'est chaque fois particulier, c'est chaque fois une pochette surprise. Moi, j'ai eu de la chance de m'en sortir ; j'ai beaucoup travaillé et certains enseignants m'ont encouragé. On n'imagine pas l'effet que cela fait sur un enfant quand un enseignant lui dit, avec sincérité "C'est bien". Ce sont des déclarations importantes, des choses qui touchent".


mercredi 29 juin 2016

Prix littéraires 2016 de la Fédération Wallonie-Bruxelles

Prix du rayonnement des Lettres belges à l'étranger (4.000 euros)
Décerné depuis 1998, ce prix récompense une personne qui, dans un pays étranger, a œuvré à la promotion de la littérature de la Fédération Wallonie-Bruxelles. Ce prix est décerné sur proposition de la Commission des Lettres. La lauréate 2016 est Colette Lambrichs pour l'ensemble de son travail. Née en 1946 à Bruxelles, Colette Lambrichs est installée à Paris depuis de nombreuses années. Romancière, essayiste et nouvelliste, elle est directrice littéraire des éditions parisiennes de La Différence depuis 1976. Dans le cadre de son travail d'éditrice, elle a largement soutenu la littérature belge et sa diffusion en France en publiant de très nombreux auteurs belges, poètes ou auteurs de fictions, jeunes créateurs, auteurs confirmés ou écrivains patrimoniaux ("La légende d'Ulenspiegel au pays de Flandre et ailleurs" de Charles De Coster en 2003, "Café Europa" de Serge Delaive en 2004, "Le bleu et la poussière" de Jacques Izoard en 1998, p.ex.).

Prix triennal de prose en langue régionale endogène (2.500 euros)
Tous les trois ans, ce prix récompense un texte en prose rédigé dans l'une des langues régionales de la Fédération Wallonie-Bruxelles. Le jury est composé de membres du Conseil des langues régionales (CLRE) et d'experts. La lauréate 2016 est Rose-Marie-François, romancière, nouvelliste, poète et traductrice. Formée au théâtre, elle dit sur scène ses poèmes et ceux qu'elle traduit. Elle a aussi enseigné dans les universités de Liège (Belgique), Lund (Suède) et Riga (Lettonie). Son livre "Lès chènes" (MicRomania) est un recueil de proses courtes en français et picard. Il traite de la vie quotidienne dans les années 1940-1945 à travers le regard d'une petite fille.

Prix de la première oeuvre (5.000 euros)
Depuis 1998, ce prix récompense, chaque année, un premier ouvrage d'un auteur belge ou vivant en Belgique, de langue française, tous genres littéraires confondus. La lauréate est l'auteur belge Aïko Solovkine, née en 1978. Son roman "Roméo" est sombre et glaçant, autour des jeunes évoluant dans un monde désespéré. Dans une langue riche et poétique, où l'argot côtoie les formulations élégantes, Aïko Solovkine dresse un portrait dur d'une jeunesse désenchantée.

Prix triennal du roman (8.000 euros)
Tous les trois ans, il récompense un auteur pour un roman publié à compte d'éditeur. Le lauréat 2016 est Thomas Gunzig (né en 1970), romancier, nouvelliste, auteur de théâtre, scénariste de film, chroniqueur pour la RTBF et le journal "Le Soir". Son livre "Manuel de survie à l'usage des incapables"  décrit une société où règnent les grands groupes obnubilés par des stratégies de gestion et de marketing. Le ton désinvolte, détaché et absurde tranche avec la vision déprimante de la société dépeinte par l'auteur.

jeudi 23 juin 2016

La littérature belge francophone en classe

En prévision d'un prochain congrès de la Fédération Internationale des Professeurs de Français, une centaine de professeurs ont répondu à un questionnaire (95 professeurs du secondaire supérieur, 12 professeurs du secondaire inférieur, 10 professeurs de l'enseignement supérieur).

Ces enseignant distinguent des auteurs belges liés au "patrimoine" et des auteurs belges de la littérature contemporaine. La frontière n'est cependant pas nette : certains estiment que c'est après la deuxième guerre mondiale, d'autres jusqu'aux années 1980, tandis que des professeurs estiment que la littérature contemporaine englobe des oeuvres du milieu du XXème siècle quand elle relève de la littérature de genre (comme "L'assassin habite au 21" de Stanislas-André Steeman et "Malpertuis" de Jean Ray).

Qui sont les auteurs belges que ces professeurs font lire à leurs élèves?  Parmi les auteurs belges liés au "patrimoine",  Maurice Maeterlinck et Georges Rodenbach se détachent très nettement (tous deux cités 30 fois), suivis par Charles De Coster (cité 14 fois), Emile Verhaeren (cité 13 fois), Camille Lemonnier (cité 12 fois), Marie Gevers (cité 9 fois), Michel De Ghelderode (cité 9 fois), Madeleine Bourdouxhe (cité 8 fois), René Baillon (cité 8 fois) et Jean Ray (cité 7 fois).  Parmi les auteurs belges de la littérature contemporaine,  c'est Armel Job et Amélie Nothomb qui sont les plus lus (tous deux cités 21 fois), suivis par Nicolas Ancion (16 fois), Georges Simenon (cité 13 fois), Thomas Gunzig (cité 12 fois), Jacqueline Harpman (citée 11 fois), Henry Bauchau (cité 8 fois), André-Marcel Adamek (cité 8 fois), les auteurs du Prix des Lycéens (cités 7 fois), Barbara Abel (citée 7 fois).

Jean-Louis Dufays enseigne la littérature à l'UCL et explique les trois plus-values à la lecture d'auteurs belges :

"D'abord, la proximité. Il y a plus de chances que les élèves s'intéressent à la lecture d'une oeuvre si les décors dans lesquels évoluent les personnages, la réalité décrite appartiennent à leur environnement culturel. Ensuite, cela contribue à construire le lien social et culturel. Même si la Belgique, contrairement à la France, peine à se construire une spécificité culturelle, et même si les classes sont de plus en plus multiculturelles, la lecture d'auteurs belges aide à s'interroger sur ce qui fait l'identité des habitants de ce pays, qu'ils soient de souche ou non. Enfin, il y a le côté pratique : les auteurs belges contemporains sont accessibles. Les enseignants peuvent inviter en classe la littérature qui se crée, donner aux jeunes l'occasion de questionner les écrivains, les illustrateurs sur leur pratique. Ils peuvent aussi les emmener voir les créations de ces artistes. Quand on assiste à un spectacle, quand on rencontre un écrivain, il y a une incitation à participer de manière active à la culture d'aujourd'hui, voire à en devenir un acteur, en écrivant, en chantant, en montant sur scène".

Où les professeurs de français recherchent-ils des informations sur la littérature belge?  Ils consultent avant tout la presse écrite ("Le Soir" et "La Libre Belgique"), la radio (La Première) et la télévision (l'émission "Livres à domicile"). Apparaissent ensuite les discussions entre collègues, la revue "Le Carnet et les Instants" (qu'on peut recevoir gratuitement sur simple demande auprès du Service de Promotion des Lettres de la Fédération Wallonie-Bruxelles), les réseaux sociaux et les blogs littéraires, ainsi que le Prix des Lycéens.

Propriété de la Fédération Wallonie-Bruxelles, la collection Espace Nord (www.espacenord.com) rassemble plus de trois cent titres du patrimoine littéraire francophone belge. Ses atouts? Format de poche, prix accessible, dossier pédagogique (renseignements sur la vie de l'auteur, genèse du texte, cadre spatio-temporel, personnages, style, etc.).

Rappelons que les textes légaux n'imposent pas l'étude des auteurs belges en formation initiale. Les enseignants qui les abordent, le font par choix et par goût personnels. Chez les plus petits, plus de 5.000 enfants de 3 à 13 ans ont participé à "La petite fureur", prolongeant la lecture de livres de chez nous par une création. Il y a aussi le projet "Ecrivains en classe" qui permet d'accueillir un auteur ou un illustrateur en classe (du fondamental au supérieur) avec leurs déplacements défrayés.

Si vous êtes enseignant, n'hésitez pas dans les commentaires à nous faire part de vos expériences, suggestions et remarques !



mercredi 27 mai 2015

La promotion des Lettres Belges...en Tchéquie et Slovaquie

La revue "Le Carnet et les Instants" (le-carnet-et-les-instants.net) a interviewé Veronika Kleplova qui coordonne différentes initiatives de promotion des Lettres Belges francophones en Tchéquie et Slovaquie :


"En quoi consiste votre travail auprès de la Délégation Wallonie-Bruxelles de Prague?
- Notre délégation a pour mission principale d'assurer le relais entre les autorités des pays concernés, d'assurer la présence de la Fédération Wallonie-Bruxelles dans le maximum de domaines qui relèvent de nos compétences, de mieux faire connaître la Belgique francophone aux populations de notre juridiction, et d'aider les Wallons et les Bruxellois à établir les contacts nécessaires à la réalisation de leurs projets. Depuis 2008, je suis chargé de mission, responsable plus particulièrement des affaires culturelles (ma collègue Patricia Krobova travaille, quant à elle, surtout pour l'enseignement) en Tchéquie et en Slovaquie. Je suis la personne de contact pour la scène culturelle dans différents domaines, notamment pour les organisateurs de festivals en tous genres. Ma tâche est de présenter l'événement qui nous est proposé à mes supérieurs à Bruxelles et de leur donner un avis basé sur mes connaissances de la situation locale.


- D'où vous vient votre intérêt pour la culture et la littérature belges?
- Des hasards de la vie... J'ai fait mes études à l'Institut de Théâtre à Prague (je suis marionnettiste de formation ; j'ai exercé ce métier pendant 20 ans). Donc on peut dire que je connais la scène culturelle tchèque, et en particulier la scène théâtrale.


- Quels événements et activités organisez-vous pour la diffusion de la littérature belge?
- Les initiatives sont nombreuses. Nous avons tout d'abord une bibliothèque dans notre bureau :  de la littérature belge francophone, des œuvres sur la politique, l'histoire, les sciences humaines, des bandes dessinées, etc. La bibliothèque est fréquentée surtout par des étudiants de l'Université Charles, où enseigne une lectrice belge (une autre lectrice est affectée à l'Université de Brno), et une des missions de ces lectrices est de promouvoir la littérature belge. La Délégation Wallonie-Bruxelles participe aussi à la Foire du Livre de Prague depuis sa création en 1994 et y occupe son propre stand. C'est Léo Beeckman, chargé de mission du Service de Promotion des Lettres, qui a assuré la présence des éditeurs belges francophones à cette occasion. Nous y avons accueilli plusieurs écrivains belges :  Thomas Gunzig, Nicolas Ancion et Werner Lambersy, entre autres. Depuis 2011, nous participons régulièrement au festival Nuit de la Littérature (nous avons successivement mis à l'honneur "Kuru" de Thomas Gunzig, "Le frère du pendu" de Marianne Sluszny, "La salle de bain" de Jean-Philippe Toussaint, et cette année nous présenterons "Back up" de Paul Colize). Nous participons aussi depuis plusieurs années aux Journées de la Francophonie. Dans le cadre de Plzen 2015 (capitale culturelle européenne avec Mons), nous participons au projet "Meeting Littérature". Nous avons mis à disposition une trentaine de livres belges qui sont, avec les livres des treize autres pays représentés, installés dans des cafés ou lieux culturels où le public plzenois peut les lire au cours de l'année. Nous collaborons avec les organisateurs du Prague Writers Festival qui a invité quelques auteurs belges avec notre soutien (ce fut le cas par exemple de Werner Lambersy). Nous avons soutenu le troisième numéro de la revue littéraire TVAR, consacrée à la littérature belge francophone (Patrick Roegiers, Georges Rodenbach, Paul Nougé, Patrick Declerck, p.ex.).


- Le public répond-il favorablement aux invitations et événements que vous mettez en place?
- Nous participons à des événements d'une grande renommée où le public est donc assuré et nombreux. Notre système d'invitations électroniques fonctionne bien, lui aussi.


- Quels sont les auteurs belges francophones qui rencontrent le plus de succès en Tchéquie?
- La Tchéquie n'est pas un pays très francophone... Les Tchèques connaissent Simenon, Maeterlinck, Ghelderode, Amélie Nothomb, Jean-Philippe Toussaint...mais souvent ces auteurs sont considérés comme français!  Tous ces écrivains sont traduits en tchèque, de même que Nicolas Ancion, Henry Bauchau, Thomas Gunzig, Werner Lambersy, Henry Michaux, André Schmitz, Marcel Thiry ou encore Marguerite Yourcenar.

mercredi 11 février 2015

Thomas Gunzig et le cinéma

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Thomas Gunzig a répondu aux questions de la revue gratuite "Le Carnet et les Instants" du Service de Promotion des Lettres de la Fédération Wallonie-Bruxelles :

"Vous avez toujours été un grand cinéphile. Quels sont les films qui ont marqué votre démarche d'écrivain?
- J'ai apprécié beaucoup de films très différents : le cinéma américain, des films comme "Taxi driver", "Rocky", "Apocalypse now", "Jaws", les vieux Spielberg. Evidemment aussi les films d'épouvante, je m'en suis déjà expliqué. Egalement le cinéma asiatique, les films d'art martiaux, avec une préférence pour les Bruce Lee. Et puis il y a également des films plus expérimentaux et le cinéma français des années 60-70, Jean-Luc Godard avec "Pierrot le fou", "A bout de souffle", Alain Resnais et "Mon oncle d'Amérique". Ainsi que les vieux policiers de Verneuil. Mais çà peut être aussi "Les bronzés". Pour moi, tous ces films se regardent, se nourrissent l'un l'autre, et fonctionnent très bien ensemble.

- En quel sens ont-ils influencé votre démarche d'écrivain?
- L'enthousiasme d'un bon film est communicatif et donne envie de créer soi-même, que ce soit en littérature ou au cinéma. Quand je sors de la vision d'un film qui m'a enchanté, j'ai envie d'écrire très très vite quelque chose. La vision de films m'ouvre sur des imaginaires, me montre qu'à l'imaginaire il n'y a aucune limite et qu'on peut partir dans toutes les directions possibles, que le roman comme le cinéma sont susceptibles de faire découvrir des univers émotionnels qu'on ne soupçonnerait pas, de faire voyager à l'intérieur d'individus étranges, particuliers, de découvrir des tas de choses. J'ai même du mal à faire une différence entre cinéma et littérature.

- Quel aspect de vos livres les films que vous avez vus influencent-ils plus précisément : l'organisation de votre récit, l'atmosphère que vous voulez suggérer ou les types de personnage?
- Les trois certainement. A force de voir des films et d'aimer çà, je pense à l'image, je pense les romans et les nouvelles en termes de mise en scène, avec des scènes d'ouverture, des scènes d'articulation, avec même quelque fois, comme dans "Kuru", des ralentis ou des accélérés. Mon amour du cinéma m'a fait avoir une écriture qui est orientée très fortement sur l'image et sur le visuel. Je suis volontairement influencé par le cinéma.

- Dans votre écriture, y a-t-il eu une évolution suite à une perception nouvelle que vous auriez eue du cinéma?
- Oui. Tous les auteurs sont influencés en permanence par ce qu'ils voient, et donc la façon dont le cinéma évolue en modifie ma perception, et cela se marque sur l'écriture de mes romans.

- Vous donnez des cours sur la mise en récit. Comment percevez-vous la différence entre la mise en récit cinématographique (puisque vous avez fait du cinéma) et votre travail d'écrivain?
- Dans le cinéma, il y a des contraintes narratives dues au fait qu'un film dure un temps précis. Contraintes qui n'existent pas dans le roman qui ne doit pas durer un temps déterminé. Le spectateur, lui, est captif du film : il est censé le regarder d'une traite en 1h30 ou 2h15, du moins en salle car les technologies actuelles permettent de le regarder chez soi en tranches. Cette contrainte de temps nécessite de mettre en place des structures narratives qui sont assez rigoureuses. Dans un scénario, il faut rester vigilant à toutes sortes de questions de rythme et de densité du récit. Il n'y a pas de ventre mou possible, il n'y a pas de disgressions possibles en tout cas. Là où en littérature, il est permis de partir sur des chemins de traverse, dans les films classiques du moins, on ne peut pas le faire. Il y a donc des choses qu'on ne peut pas se permettre au cinéma mais bien en littérature. Mais la contrainte de temps est intéressante :  gérer 1h40 de récit. C'est la même chose au théâtre où le temps est également déterminé. La pièce fait 1h-1h30 et l'auteur doit tout mettre dedans. Cela implique un indispensable travail d'élagage, de choix, de renoncement, de réflexion sur l'efficacité du récit et sur la structure. Il est nécessaire que tout soit clair, que le spectateur, lui aussi captif, comprenne. Il faut donc bien gérer les émotions qui passent dans ce qu'on raconte. L'auteur de théâtre ou de scénario a moins droit à l'erreur que le romancier. Dans un roman, les erreurs se voient moins et moins vite. Elles sont également pardonnées plus facilement. Dans un film, l'erreur se voit d'emblée, et çà ne pardonne pas du tout. Et puis il y a aussi une responsabilité financière. Au cinéma, tout coûte de l'argent et donc rien ne peut être inutile. Dans un roman, l'épisode inutile ne coûte rien.

- Avez-vous déjà travaillé pour le cinéma?
- Oui, j'ai fait des scénarios, mais rien n'est sorti pour l'instant. Des projets n'ont pas abouti par difficulté de réunir un financement suffisant. Mais dans quelques mois sortira le film de Jaco Van Dormael, "Le tout Nouveau Testament", dont j'ai écrit le scénario. Le tournage est terminé ; on est au stade du montage.

- Avez-vous écrit des adaptations?
- J'ai commencé l'adaptation de "Silence" de Comès, mais la maison de production a fait faillite. C'était un projet intéressant qui posait beaucoup de questions. On pensait faire un film d'animation. La première difficulté était d'être confrontés au problème de l'incarnation des personnages de bande dessinée, leur voix, leur regard. Et la difficulté était d'autant plus grande que "Silence" est un univers graphique très fort. C'est dommage que cela n'ait pu aboutir suite à des problèmes financiers. J'ai aussi fait une adaptation pour un court métrage, "L'héroïsme au temps de la grippe aviaire", mais je ne l'ai jamais vu terminé.

- Avez-vous vu des demandes d'adaptation de vos romans ou nouvelles?
- Oui, pour "Manuel de survie", un réalisateur français s'est manifesté. D'autres l'ont fait pour "Kuru" et pour "Mort d'un parfait bilingue". Mais ils n'ont pas pu trouver des producteurs, car ces livres ont un côté bizarroïde et la réalisation risquait de coûter cher. Ce sont deux critères qui ne plaisent pas trop aux producteurs.

- Dans plusieurs de vos romans, dont "Manuel de survie", le rythme de narration est très proche du cinéma. Cela ne suffisait pas pour convaincre un producteur?
- Les producteurs sont débordés de bons scénarios et de bons romans qui pourraient être adaptés. C'est une question de chance de voir un livre adapté. D'avoir travaillé pour le cinéma, je me suis rendu compte qu'il y a tellement d'obstacles pour qu'un film voie le jour.

- Parmi vos textes, quel est celui que vous voudriez voir adapté?
- Celui que j'aimerais adapter moi-même : la nouvelle "La vache".

- Est-ce possible quand on est l'auteur du texte de départ de faire soi-même l'adaptation?
- Il faut surtout pouvoir se trahir soi-même. J'aurais un autre regard sur cette nouvelle et je voudrais y mettre autre chose.

- Est-ce que le fait d'avoir travaillé pour le cinéma a changé votre manière d'écrire des romans? Prenez-vous en compte d'autres aspects ou d'autres manières de faire?
- Oui parce que je me suis formé, j'ai lu un peu de théorie, j'ai été voir ce que disaient les grands théoriciens du scénario. Et même si ces textes traitent de cinéma, ce sont des choses qu'on peut transposer d'une manière ou d'une autre à la littérature. Le fonctionnement d'un personnage ou d'un scénario, les techniques d'exposition d'un personnage sont des choses qui peuvent ne pas servir du tout en littérature mais qui peuvent aider quand on patauge dans l'écriture d'un texte. Je me rends compte que tous les auteurs actuels sont influencés par le cinéma. On n'écrit plus aujourd'hui comme avant son apparition. Mais d'autre part, le cinéma se nourrit de la littérature. Ce sont deux arts narratifs qui se regardent, se nourrissent l'un l'autre et cheminent de concert.

- Vous avez participé à la création de la pièce "Kiss and cry" qui mêle théâtre et cinéma. Que reste-t-il de la différence entre ces deux arts créatifs?
- Le théâtre est plus basé sur le texte, même si maintenant, il y a d'autres outils et qu'on assiste à des hybridations comme dans "Kiss and cry". Et d'autre part, le théâtre reste du spectacle vivant, tout est à refaire tous les soirs, ce n'est pas quelque chose d'enregistré. Dans le cinéma, enregistré, il y a l'idée que l'œuvre est unique. Au théâtre, l'œuvre n'est jamais unique, ce qui fait son côté excitant".

lundi 7 mars 2011

Les débuts littéraires de l'auteur Thomas Gunzig

Dans le dernier numéro de la revue "Le Carnet et les Instants" (que vous pouvez recevoir gratuitement sur simple demande auprès du Service de Promotion des Lettres), l'auteur belge Thomas Gunzig (né en 1970) revient sur le début de sa carrière littéraire : "Comme tous les ados torturés, j'écrivais de sombres textes. Vers 16-17 ans, j'ai terminé deux soi-disant romans que je n'ai jamais soumis à des éditeurs. Mais j'ai toujours souhaité être publié. Quand tu es un jeune homme de 15-16 ans, tu cherches ta place dans la société, la reconnaissance des jeunes filles qui n'en ont pas forcément à ton égard... J'avais plein d'idées naïves sur ce qu'est être écrivain et beaucoup de fantasmes sur cette activité. Cela me venait, je suppose, d'une espèce de volonté d'exister dans le monde".

A 23 ans, étudiant en sciences politiques, il remporte un concours de nouvelles dont la récompense est la publication du manuscrit par un éditeur français : "J'étais jeune, naïf et impressionné. Jacques Grancher était sympathique avec moi, mais il m'a de suite prévenu qu'il n'avait pas les moyens de faire un travail éditorial et la promotion du bouquin. Il allait corriger les fautes d'orthographe et l'imprimer. C'était à moi de me débrouiller pour démarcher les libraires et faire connaître le livre. C'était presque du compte d'auteur chic, à part que je ne payais pas. Mais pour moi, ma carrière était lancée, j'allais devenir riche et célèbre! Ce bouquin n'a pas du tout fonctionné mais il a eu une petite vie".

Lors d'une rencontre littéraire, un auteur français propose de parler de lui à Elisabeth Samama de la maison d'édition Julliard. Thomas raconte : "Je suis parti pour Paris dans le bel hôtel particulier dont disposent les éditions Julliard sur l'avenue Marceau. Cela me changeait des petits bureaux de Jacques Grancher, un peu rustiques. J'ai eu l'occasion de réaliser avec Elisabeth Samama le meilleur travail éditorial de ma vie, même si j'ai rencontré beaucoup d'éditeurs par après. Elle a bossé comme je n'ai jamais vu un éditeur bosser sur des textes. Pour elle, il y avait moyen de monter d'un cran avec les textes que je lui avais envoyés. Elle avait passé des nuits dessus. Je me souviens que les feuilles sentaient l'odeur de cigarettes. Elle avait souligné, proposé des tas de choses. Durant une journée complète, dans son bureau, nous avons discuté de chaque page de chaque nouvelle, sans pression aucune de sa part. Elle n'a rien réécrit, mais il y avait des questions, des conseils, des éclaircissements, tous judicieux, qui ont apporté une plus-value à l'ensemble du recueil. Par exemple, elle a proposé que le personnage féminin de Minitrip qui apparaissait dans quelques nouvelles revienne systématiquement pour apporter une unité à l'ensemble. L'idée était excellente. "Il y avait quelque chose dans le noir qu'on n'avait pas vu" est sorti en 1997 avec la très dépouillée mais prestigieuse couverture des éditions Julliard. C'est à partir de ce moment que j'ai vu la différence entre un éditeur artisanal et une grosse machine qui a les moyens, comme Julliard".

Entretemps, l'auteur belge Francis Dannemark, qui a pris la direction de la collection "Escales du Nord" aux éditions du Castor Astral, demande à Thomas s'il est possible de rééditer certaines de ses nouvelles : "Elles paraîtront avec quelques inédites sous le titre "A part moi, personne n'est mort" et c'est ainsi que j'entre au Castor Astral, éditeur sympathique mais sans les lustres et les dorures de Julliard. Marion Mazauric reprendra également ce titre en "J'ai Lu". J'en avais un peu marre des nouvelles et je décide de me mettre à l'écriture d'un roman. C'est vrai que les recueils de nouvelles se vendent moins bien et que la presse s'intéresse beaucoup plus aux romans. Ceci dit, les recueils de nouvelles ont des durées de vie beaucoup plus longues que les romans, parce que ce genre se prête à toutes sortes d'exercices qu'autorise moins facilement le roman, comme la lecture en spectacle, l'adaptation en court métrage, la diffusion radiophonique, etc.".

Un beau jour, Marion Mazauric l'invite à un déjeuner à Paris et lui annonce qu'elle va fonder sa propre maison d'édition : "Un truc hyper nouveau, très dynamique. Elle me demande quelle avance j'ai chez Julliard. Elle s'élevait à environ 60.000 francs belges. Elle me propose le double. Sur le coup, considérant que j'étais jeune et que je n'avais rien à perdre dans cette affaire, je lui donne le manuscrit du roman auquel je travaillais et elle accepte le bouquin, d'ailleurs un peu trop facilement selon moi. Ca m'aurait plu de me retrouver face à un interlocuteur plus offensif, plus ambitieux littérairement".

Son premier roman, "Mort d'un parfait bilingue", paraît en 2001 et lui vaut le prestigieux Prix Rossel. Thomas Gunzig n'a plus arrêté d'écrire depuis lors...

samedi 10 octobre 2009

"A part moi, personne n'est mort" (Thomas Gunzig)

Né en 1970 à Bruxelles, Thomas Gunzig est un écrivain belge de langue française. Il a commencé sa carrière littéraire en 1993 et a reçu le Prix Rossel 2001 pour son roman "Mort d'un parfait bilingue". Il est actuellement chroniqueur pour l'émission radio "Le jeu des dictionnaires".

"A part moi, personne n'est mort" est un recueil de 12 nouvelles écrites par Thomas Gunzig dans les années 90 suite à diverses demandes. Sur la quatrième de couverture, on peut lire : "Thomas Gunzig aborde les sujets les plus délicats de façon frontale. Son monde sans pitié est celui de l'instabilité, d'une menace planant sans cesse sur nos vies". Je n'ai aimé aucune des 12 nouvelles . C'est un recueil morbide, glauque, dégoûtant et immoral, où le fait de tuer est banalisé. La vision noire et négative de l'auteur sur notre société est exagérée. De plus, sous prétexte de vouloir être moderne, l'utilisation répétée et inutile d'insultes et de "gros mots" me choque. C'est un nivellement par le bas de la littérature.

mercredi 4 février 2009

"L'école des Belges : dix romanciers d'aujourd'hui"

Destiné au grand public, "L'école des Belges : dix romanciers d'aujourd''hui" (éditions Le Castor Astral) est un ouvrage collectif agréable à lire et à consulter pour le prix modique de 10 euros. Il est consacré à dix écrivains belges de langue française nés après 1945 : André-Marcel Adamek, Philippe Blasband, Francis Dannemark, Xavier Deutsch, Thomas Gunzig, Xavier Hanotte, Armel Job, Amélie Nothomb, Bernard Tirtiaux et Jean-Philippe Toussaint. La préface de ce livre a été écrite par Jacques De Decker, secrétaire perpétuel de l'Académie Royale de Langue et de Littérature françaises de Belgique.

Afin d'entrer dans l'univers de ces dix écrivains, le livre propose une courte biographie des auteurs par eux-mêmes, quelques confidences, leur portrait dû au dessinateur Chris De Becker, des extraits de leurs livres, une analyse de leur oeuvre, le point de vue de critiques littéraires, de libraires et d'enseignants.

L'intérêt d'un tel ouvrage est de faire connaître ces romanciers en dehors de leurs lecteurs habituels, notamment auprès des étudiants. Personnellement, cela me donne envie de découvrir les romans de Xavier Hanotte (sur fond de première guerre mondiale) et Armel Job (fidèle à ses racines ardennaises). Certains, par contre, ne m'attirent pas du tout, mais je ne citerai pas de noms!

A noter qu'un second tome de "L'école des Belges" est en préparation avec notamment Alain Bertrand, François Emmanuel et Régine Vandamme.