Alain Bertrand commence par la publication de trois essais : "Georges Simenon" en 1988 à La Manufacture, "Maigret" en 1994 chez Labor et "Jean-Claude Pirotte" en 1995 chez Labor également. En 1998, son premier livre de prose littéraire, "Lazare ou la lumière du jour" est publié par Le Temps qu'il fait, reçoit des échos positifs et le prix Eugène Schmits de l'Académie Royale de Langue et de Littérature françaises de Belgique. Alain Bertrand devient directeur de la collection "Le Point du Jour" chez Quorum, une maison belge aujourd'hui disparue où il va publier une douzaine d'ouvrages dans les années 90, puis conseiller littéraire chez Labor.
En 2003, il sort trois titres : "Le Bar des Hirondelles" chez Labor, "Monsieur Blanche" au Castor Astral et "La lumière des polders" chez Arléa. Plus tard, "On progresse" est publié par Dilettante et "Je ne suis pas un cadeau" par l'éditeur bordelais Finitude. C'est également Finitude qui publiera le prochain livre d'Alain Bertrand cet automne : "Une si jolie fermette", un livre en grand format illustré par Daniel Casanave, illustrateur et auteur de bande dessinée.
Parallèlement à son oeuvre personnelle, Alain Bertrand continue à porter des projets éditoriaux et se lance dans une nouvelle aventure avec l'éditeur Weyrich, maison spécialisée à l'origine dans l'édition des beaux livres sur la nature et le terroir : "Olivier Weyrich de Neufchâteau m'a contacté il y a deux ans pour réfléchir à une collection littéraire. J'ai d'abord pensé au roman policier mais, à une époque où la Belgique vacillait, j'ai ressenti, sans que ce soit de l'opportunisme, que c'était le moment de s'interroger sur l'identité wallonne, qui pour moi est en construction. Ce n'est pas du régionalisme qui est généralement passéiste. Il s'agit de réfléchir à une littérature inscrite dans un territoire selon les différents points de vue des auteurs, sans oublier de raconter des histoires et de proposer une qualité littéraire et stylistique. Il n'y a pas que l'ancrage wallon. Ce n'est pas une école coincée par une idéologie. Rien n'est plus différent que l'univers de Bernard Gheur et son évocation poétique de Liège sous la guerre ou celui de Frédéric Saenen qui propose un roman noir autour des banlieues liégeoises. Si mon dernier roman "L'oeil de la mouche" est paru là, c'est parce que je crois en cette collection. C'était aussi un cadeau à Olivier Weyrich qui m'a confié l'animation de cette collection, animation que je partage avec d'autres personnes. Le titre de la collection, "Plumes du Coq", a été le plus difficile à trouver, jusqu'à ce qu'il jaillisse de la bouche de la compagne de Frédéric Saenen, alors que nous partagions une potée aux choux".
Son roman "Le lait de la terre"
Charles y fait la connaissance d'un monde rural confronté à la crise de l'agriculture, aux normes européennes et au prix du lait peu favorable aux fermiers. Parmi ceux-ci, la belle Irène retient son attention : "L'amour, Charles n'en connaît pas plus le mode d'emploi que celui de la machine à laver, et si sa belle paysanne lui a laissé des arômes de feuille morte et le toucher de sa chair rousse, il n'a pas osé, il n'a pas pu, il n'a pas eu la force de l'arracher à son christ en marcel, de l'entraîner au-dessus du plancher des vaches, de la basse-cour fienteuse, de l'Ardenne secouée de vent, jusqu'à la couche monumentale des nuages, là où les âmes succombent à toutes les tentations sous l'oeil échauffé du soleil".
"Le lait de la terre" est un roman de terroir bien écrit, avec humour et une pointe d'Orval, qui me fait penser au style d'Armel Job et de René Henoumont. On ressent que l'auteur aime profondément son Ardenne. Voici sa belle description de la Gaume :
"La Gaume est une fille de joie adossée à l'Ardenne boisée. Elle a de jolies feuilles de vigne et tend ses collines vers le sud, en agitant un drapeau bleu, blanc, rouge. Le genou troussé, un talon à plat contre l'écorce, la belle a la cuisse tiédie par un soleil qui cligne de l'oeil tous les jours de l'année. Juste à côté, en Ardenne, il pleut comme vache qui pisse en toute saison, et même la nuit, même l'hiver, même au cours des messes de mariage. Affaire de microclimat, susurre l'office du tourisme de Virton. Autant vérifier sur place s'il y a des mirabelles, des orchidées, et puis des cigales qui déroulent des chansons d'amour provençal... Le prospectus touristique dévoile une jeune femme sans minceurs inutiles, les joues en forme de pommes, la gorge imitant une cuesta - front abrupt et versant en pente douce - la lèvre rincée au cidre. Le verre prêt à être choqué, clin d'oeil vers le spectateur, semble une incitation à la villégiature intime".
Voici le dernier livre de l'écrivain et professeur belge Alain Bertrand, né à Gand en 1958 et décédé à Bastogne en 2014. Dans sa bibliographie, on trouve des romans ("Massacre en Ardenne", "Le lait de la terre", p.ex.), trois essais (sur Georges Simenon, Maigret et Jean-Claude Pirotte), de la prose et des récits. C'est aussi le 20ème ouvrage de la collection "Plumes du Coq" qu'il dirigeait avec Christian Libens au sein des éditions Weyrich.
"L'Eté sous un chapeau de paille", ce sont 37 chroniques de vacances qui nous rappellent des anecdotes, des histoires drôles et des mésaventures qu'on a parfois également rencontrées. Voici quelques extraits :
"Alors que Dieu crie dans le désert, le GPS susurre dans les embouteillages. Sa diction est celle d'une conseillère conjugale. Il ne lui manque que la boîte à mouchoirs à côté du volant pour jouir de toute son efficacité. Les papas agacés par leur progéniture ceinturée à l'arrière du véhicule feraient bien de s'en inspirer. Le GPS articule les mêmes répliques sur un ton modéré autant de fois que nécessaire. Il contribue à rectifier les erreurs de trajectoire avec une patience de confesseur. Un sang-froid mâtiné d'un zeste de douceur lui tient de pédagogie".
"Tout va pour le mieux dans le meilleur de la Provence : il faut le proclamer urbi et orbi, le griffonner au dos des cartes postales, le communiquer par SMS à ses potes, le jeter à la gueule des collègues dès son retour au boulot. Même ma femme était super, comme au premier jour, surtout quand elle s'est mise à ressembler à une olive de Nyons. Au point qu'on a fait l'amour, si, si, l'amour à la provençale, au cours de la sieste, et si bourrés au pastis que j'ai cru que c'était une partouze, avec sa sœur jumelle. Et après? Disons que je suis rentré dans le ciment frais, comme un coureur de fond de classement, au Tour de France. Plus je m'épongeais à l'eau, moins je voyais la route".
"Le bronzage n'est rien s'il est accompagné de ces gloussements de plaisir qui font le sel des vacances. Au contraire du sédentaire, qui a si peu de chose à raconter, l'estivant porte l'adjectif et l'adverbe au pavois. Dès son retour d'Espagne, le bureau, l'atelier résonnent de cent feux d'artifice, de mille points d'exclamation, de cent mille clichés qui bruissent du chant des grillons, des vagues, des guitares et des voluptés. C'est pour ces minutes de gloire qu'on part se ruiner à l'étranger, pour ces secondes où les autres nous écoutent répandre des bonheurs qu'ils n'ont pas connus et que la vie leur refusera. Les congés payés sont un rite, comme allumer sa télévision ou pousser un caddie au supermarché. Avant de réenfiler ses habits d'esclave et de s'en retourner, voûté comme un fouet, au comptoir, à l'usine, dans la salle des profs".
"A peine réveillé par des cloches ou des coqs en crise de nerfs, l'homme s'arrache de sa nuit blanche et s'en vient risquer une congestion au-dessus d'un évier jauni et crevassé. Barbe naissante et gros pull, il enfume la salle à manger avec du bois mort et des bûches éclatées à la cognée dans l'air glacial de novembre. Car rien ne fonctionne, c'est l'apanage de la seconde résidence. Le robinet crache une eau rouillée, les fusibles grésillent et çà sent le brûlé, çà empeste la fumée, çà épluche une à une les diverses couches de papier peint".





