mercredi 15 juillet 2026

L'auteure belge Myriam Leroy

                                 «
Toute tentative de transmission du réel est une fiction et une autobiographie.
»

Pour son premier roman "Ariane", la journaliste belge Myriam nous emmène dans sa province du Brabant wallon pour nous raconter une amitié entre deux filles. Elle a répondu aux questions du groupe Vers l'Avenir :

"Johnny Dep, Beverly Hills, les pin's, les vêtements Donaldson ou les chaussures Buffalo :  votre roman multiplie les références aux années 90. Nostalgique?
- Je propose une esthétique des années 90 et du Brabant wallon, car ils sont considérés comme une non-culture et un non-lieu. Je confronte les deux. "Dropper" les références années 90 était aussi un défi car je n'en croise pas souvent en littérature française. Trop plouc? Trop moche? Peut-être qu'en Hongrie, ils écrivent tous sur 2Unlimited?

- Vous avez choisi l'angle des ados.
- Parce que les ados des années 90 sont les derniers à avoir grandi sans Internet, dans cette autarcie nourrie à MTV. Ils voyaient les mêmes films, écoutaient la même musique. Ils faisaient une communauté à la fois rassembleuse et étriquée.

- Ceux qui ont grandi dans les années 90 n'ont pas encore l'âge d'écrire dessus?
- Leïla Slimani dit que 35 ans (donc mon âge), c'est l'âge du premier roman. On est installé, on fait notre job pas trop mal, on peut tenter quelque chose à côté sans peur de se faire dégommer.

- Deux filles, une amitié empoisonnée : pourquoi cette intrigue assez classique?
- Pour parler des normes sociales et du malaise qu'elles provoquent, je me suis rappelée cette dispute avec ma meilleure amie. C'était difficile car j'ai été répudiée. Il y avait de la matière...

- Fades, démissionnaires, violents, baiseurs compulsifs, incestueux :  les hommes ne sortent pas grandis d' "Ariane"?
- Personne ne sort grandi, les femmes non plus. D'ailleurs, mon personnage est parfaitement antiféministe. Les seconds rôles, spectres flous, sont outils de la jouissance et de la toute-puissance des héroïnes. 

- Il y a ce petit copain que la narratrice "satisfait" chaque jour...
- Lui n'exige pas sa baise quotidienne :  c'est elle qui suit scrupuleusement les conseils de la presse féminine et qui s'y plie.

- Le passage pas si anodin, c'est la visite traumatisante chez la gynécologue.
- Elle est basée sur l'expérience personnelle et des histoires entendues partout. Elle permet de montrer la violence d'une vie de jeune fille, en elle ou infligée. Moi, c'est en lisant Martin Winckler, donc tard, que je me suis rendu compte que ce que je ressentais en consultation n'était pas normal.

- Votre narratrice dit qu'au Brabant wallon, on rêve petit ou bien qu'il ne se passe jamais rien à Nivelles?
- Déjà, je ne connais pas Nivelles!  Je viens de Wavre. Ce n'est évidemment pas ma vision du Brabant wallon, mais celle d'un personnage de 14 ou 15 ans. Bien que je joue sur la confusion. Le BéWé, c'est un microcosme unique au monde :  ses habitants sont protégés des turpitudes du monde extérieur mais avec les leurs propres. Ils partagent une vision, celle d'un non-folklore bien à eux. On fantasme le Brabant wallon comme le top du chic mais à part Lasne, on n'y est pas dans l'indécence. Par contre, on est très fort dans le "que vont dire les voisins?". De cette comparaison, on veut sortir victorieux. Comme la maman de ma narratrice". 
                   

A l'occasion de la sortie de son roman "Le mystère de la femme sans tête", l'auteure belge Myriam Leroy a répondu aux questions du magazine Flair :

"Comment est né ce projet de roman ?
- Nous étions en décembre 2020. Je venais de perdre un procès qui était impossible à perdre, c'était inattendu. Quelques jours plus tard, je me balade au cimetière d'Ixelles et je découvre la tombe d'une femme. Sous son nom, il est marqué "Décapitée". Je m'engouffre dans son histoire qui me permet d'affronter l'échec que je venais de vivre en justice. Paradoxalement, cette rencontre tragique m'a sauvée, m'a appelée. Tout au long de la rédaction de ce bouquin, à chaque fois que j'allais au cimetière d'Ixelles, je tombais immédiatement sur elle. Aujourd'hui, je ne la vois plus si je ne la cherche pas. Comme si elle n'avait plus rien à me dire, que je pouvais continuer mon chemin.

- Marina Chafroff était-elle réellement derrière ce coup de couteau à un officier allemand dans le but de sauver soixante otages ? Aucune source n'a pu le confirmer. Frustrant ?
- Non car l'enjeu du projet n'était plus tellement de reconstituer la vérité, mais de montrer ce que l'histoire de Marina pouvait dire de nous. Au départ, je voulais écrire une enquête journalistique avec un point final. Mais je suis repartie de zéro en assumant aussi le pouvoir de l'imagination. Mine de rien, cela reste un livre sur la vérité puisque j'y dévoile mon processus d'écriture.

- Défendre une idée justifie-t-il le fait d'abandonner ses propres enfants ?  

- C'est l'angle mort de cette histoire. Personne ne comprend, surtout pas ses enfants. Mais nous étions en 1942 et Marina était russe. Elle n'avait pas exactement le même rapport à la violence, à la mort, à l'au-delà. Elle était extrêmement pieuse, hyper religieuse. Tout cela a dû jouer. 

- Dans cette histoire, personne n'est tout blanc ou tout noir. Vous arrivez à vous dire que chacun a ses raisons ?

- Pas du tout. J'ai même plutôt tendance à devoir me réfréner. Dans la vie, je pense que ne pas juger est une faute morale. Dans les livres, par contre, juger est une faute esthétique. Juger ses personnages, c'est insupportable. Je ne sais pas pourquoi je suis à ce point contradictoire. J'ai un peu de mal avec les donneurs de leçons. Et puis, ici, j'étais aussi dans l'obligation de ne pas juger mes personnages puisque la plupart d'entre eux ont encore de la descendance. On pourrait croire, à tort, qu'on peut s'emparer de cette histoire comme si de rien n'était car elle a eu lieu il y a 80 ans... Mais non, il faut encore faire preuve de précaution. 

- C'était la première fois que vous écrivez un roman historique. L'exercice vous a plu ?

- Oui. Même si au départ, je me disais que ce n'était pas pour moi. A ce moment-là, je ne pensais pas que ce quelqu'un pouvait être moi. Je ne suis pas historienne, je ne savais pas comment chercher mes sources. J'étais assez démunie, désorientée mais heureusement, les portes se sont ouvertes. J'ai toujours aimé les vieux journaux, les archives, la désuétude du passé...mais ce n'est pas une motivation suffisante. Je crois que le sujet d'un roman doit être profondément vital, sans qu'on ne sache toujours l'expliquer. Qu'on doit avoir l'impression qu'on va s'effondrer si l'on ne continue pas à creuser". 

mercredi 1 juillet 2026

L'auteur belge Rémi Bertrand

                                                         


Né à Charleroi (Belgique) en 1982, Rémi Bertrand a effectué des études de philologie romane et d'édition à l'Université Catholique de Louvain-la-Neuve. En 2001, il participe à un séminaire d'écriture organisé par l'écrivain belge Vincent Engel qui débouche sur la publication confidentielle de sa nouvelle "Le gant". Après des stages chez les éditions Fayard et Gallimard à Paris, l'année 2005 voit le début de sa carrière littéraire : les Editions du Rocher publient son essai "Philippe Delerm et le minimalisme positif" (en janvier) et son premier roman "La Mandarine Blanche" (en octobre). J'ai lu deux de ses ouvrages.

Son roman "La Mandarine Blanche"

"La Mandarine Blanche" est une courte fiction de 74 pages sur l'euthanasie et l'acharnement thérapeutique qui se lit en une bonne heure. Au début, j'ai été un peu perturbé par la construction originale de cet ouvrage, conçu comme un puzzle en trois histoires, répondant chacune à trois périodes de la vie du narrateur (l'enfance, l'âge adulte et la mort). Au fil des pages, j'ai cependant mieux compris les intentions de Rémi Bertrand. Je conseille d'ailleurs une deuxième lecture qui fait apparaître avec évidence l'agencement du texte et fait mieux comprendre certains jeux de mots et allusions.

L'histoire : de son enfance à sa mort, le narrateur trentenaire Jonathan Demain semble n'avoir jamais quitté l'univers blanc et mystérieux de l'hôpital. A l'âge de six ans, il rencontre Robert le Toubib qui lui explique la signification des soins palliatifs. J'aime beaucoup cette phrase pleine de poésie ("Moi, j'aurais plutôt appelé çà la salle d'apaisement ou le coin des fées").

Victime d'un accident de travail, Jonathan est maintenu artificiellement en vie, mais refuse l'acharnement thérapeutique dont son père a été victime avant lui.

En jouant sur la corde sensible des lecteurs, ce roman est un plaidoyer pour l'euthanasie, comme le prouve cet extrait : "La vie ne m'intéresse plus. Ni celle des autres, ni la mienne. J'ai trop mal pour m'en préoccuper. Je souffre trop pour la désirer encore. Dis-moi où est l'interrupteur : j'appuierai moi-même puisque tu ne t'y résous pas. Donne-moi la morphine. Calme mes convulsions. Soulage mon thorax ; ma poitrine brûle à chaque inspiration. Fais-moi ingurgiter toutes tes substances ; apporte-moi les gélules pour qu'on les voie enfin, pour que la chimie tue la chimie et que l'homme retrouve sa dignité. Je te l'ai dit : je n'attendrai pas demain. C'est maintenant ; il faut agir. Je ne veux pas revivre le destin de mon père. Je ne veux pas disparaître : je veux mourir".

Un seul reproche : je regrette l'absence des arguments des adversaires de l'euthanasie que le narrateur aurait pu discuter. Ce mini-débat aurait été intéressant au sein du roman. 

Son roman "Coxyde"

"Coxyde" est un court roman de 64 pages qui raconte l'histoire d'un jeune couple, Marie et Clément. Tout commence par une question existentielle de Marie à son compagnon : "Pourrais-tu retrouver des éléments plus ou moins lointains qui feraient dire à un observateur quelconque : il était donc destiné à faire des livres?" (page 8). Marie ne se doute pas des conséquences de sa question : "L'état d'hébétude dans lequel j'avais involontairement plongé Clément commençait à m'inquiéter" (page 12).

L'histoire les emmène ensuite à Paris et Versailles. Les lecteurs peuvent apprécier le remarquable travail d'écriture et les choix judicieux des mots de Rémi Bertrand. Comme dans son premier roman "La Mandarine Blanche", il a découpé son texte de façon originale : le narrateur de chaque chapitre est alternativement Marie ou Clément. Peut-être cela va-t-il devenir une "marque de fabrique" de l'auteur?

Coxyde arrive dans le récit à la page 41 : "Comment avions-nous pu jusqu'à ce jour ignorer nos ancrages parallèles dans ce village côtier? Toi, vacancier annuel de la période de Pâques, et moi, Coxydoise tous les week-ends de l'année ou presque...". Le couple nous parle de l'Horloge, des cuistax de Marcel, des gaufres, du Musée Paul Delvaux, des trains de la Route Royale et du Monument des Zouaves qui m'ont rappelé de nombreux souvenirs de vacances...

Après Paris, Versailles et Coxyde, retour enfin dans la maison des parents de Clément pour obtenir une réponse à la question posée par Marie au début du livre... Personnellement, j'ai préféré "Coxyde" à la "Mandarine Blanche". Quand on connaît un peu la vie de Rémi Bertrand grâce à son site Internet, on a l'impression que "Coxyde" est en partie ou totalement autobiographique, car Clément ressemble beaucoup à Rémi...

mercredi 17 juin 2026

L'auteure belge France Bastia (1936-2017)


L'auteure belge France Bastia (1936-2017) est connue pour son roman pour la jeunesse "Le cri du hibou", pour son mariage avec le grammairien André Goosse, pour sa présidence de l'Association des écrivains belges de langue française de 1994 à 2010, pour sa direction de la "Revue Générale".

France Bastia avait répondu aux questions d'Anne-Françoise Counet pour la revue "Nouvelles de Flandre" (www.francophonie.be/ndf) :

"Si vous deviez vous présenter en quelques mots?
- Il est toujours difficile de se présenter. Quelqu'un comparaît un jour la vie à la musique :  nous nous présentons tous à la naissance comme un instrument, un violon, par exemple, bon ou moins bon, mais qui sera le nôtre toute notre vie : autrement dit, un instrument avec lequel "il faudra faire avec". La jeunesse, c'est le temps où l'on vous apprend à jouer de votre instrument, et votre vie, ce sera l'air qu'on entendra. J'ai toujours trouvé la comparaison très juste.  Personnellement, mes gênes m'ont dotée, je crois, non d'un stradivarius évidemment, mais pas non plus d'un bête crincrin. Cordes innées principales :  le goût de l'indépendance, la joie de vivre, la compassion. Mais c'est à mes parents que je dois de m'avoir merveilleusement permis d'en jouer sur toutes les cordes dans les jeux, les sports, les études, les mouvements de jeunesse, l'ouverture aux autres, et surtout, surtout, à travers les livres partout et toujours! Une éducation grâce à laquelle toute ma vie et jusqu'au milieu de l'hiver, j'ai découvert en moi un invincible été, comme écrivait Camus...

- Comment avez-vous été amenée à vous tourner vers l'écriture?
- Mais écriture et lecture ne font qu'un. De l'une dépend l'autre, l'une et l'autre s'ensuivent et presque fusionnent. Je ne savais pas encore lire que pour me faire tenir tranquille, ma mère me mettait un album entre les mains. A cinq ans, je savais par cœur les contes qu'elle me lisait le soir. Et je me souviens comme si c'était d'hier de ma première leçon d'écriture, du livre dans lequel j'ai appris les premières lettres, du cahier Le Semeur à deux lignes où j'écrivais p-a-p-a : un éblouissement! Je ne me souviens pas, enfant, avoir écrit moi-même de petites histoires, mais adolescente, j'aimais les rédactions que nous avions à faire chaque semaine et, en plus de la mienne, j'écrivais volontiers pour le plaisir celles d'autres élèves de ma classe!  J'ai aussi tenu très vite mon propre journal. Ecriture et lecture ont été les deux cordes essentielles de toute ma vie.

- Vous avez vécu en Afrique : cela a dû influencer votre parcours?
- Oui, mais moins sans doute que le Brabant wallon, que la petite Bruxelloise que j'étais découvrait à six ans dans des circonstances si exceptionnelles qu'elles allaient influencer toute sa vie future. Mais l'Afrique, oui, ce fut l'une des découvertes les plus extraordinaires de ma vie, surtout le premier voyage que j'y ai fait en traversant au Congo toute la province orientale et le Kivu, dans des circonstances là aussi exceptionnelles et que j'ai plus tard relatées sous forme romancée dans mon livre "L'herbe naïve".

Le grammairien André Goosse a aussi croisé votre route?
- Ca, c'est une autre merveilleuse histoire. Jolie comme un conte, mais un conte vrai dont le fil rouge est l'amour de la langue française. A 13 ans, je le voyais de loin pour la première fois : il était le fiancé de mon professeur de français en 6ème latine, Marie-Thérèse Grévisse. A 16 ans, je le revoyais en rendant visite à Melle Grévisse devenue Mme Goosse, qui venait d'avoir son premier enfant, et je le saluais en tirant une révérence, ce dont il garde, amusé, le souvenir aujourd'hui encore!  Plus tard, le hasard nous fit nous établir dans deux villages voisins du Brabant wallon. En 1985, je me trouvai chargée par les éditions Duculot, éditeur de mes propres livres, du lancement dans la presse du "Bon usage 1986" de Grévisse et Goosse, dont hélàs Marie-Thérèse, décédée à la fin de l'année, n'eut pas la joie de voir paraître l'édition. Et en 1986, quand je suis allée, compatissante devant le deuil qui le frappait, dire bonjour à Mr Goosse, comment aurions-nous pu prévoir que nos routes qui depuis quarante ans amicalement se croisaient, allaient se rejoindre pour n'en faire plus qu'une?  Et nous voici, le grammairien, la romancière et la langue française, merveilleusement mariés depuis bientôt trente autres années et, de plus, dans cet invincible été dont parlait Camus!

- L'écriture a toujours tenu une place importante dans votre parcours ; c'est sans doute la raison pour laquelle vous avez été présidente de l'Association des Ecrivains Belges?
- En 1986, Duculot devenant l'éditeur de la "Revue Générale", me proposait de représenter la maison au sein du comité de rédaction présidé alors par Georges Sion. L'année suivante, le même Georges Sion me demandait de succéder à l'un des directeurs de la rédaction inopinément décédé. Et c'est le même Georges Sion qui, en 1993, me proposait à ma grande surprise d'entrer au conseil d'administration de l'Association des Ecrivains Belges et, en 1994, à ma surprise plus grande encore, de bien vouloir être candidate à la succession de Roger Foulon qui, pour des raisons de santé, souhaitait démissionner de son poste de président. J'ai dit oui, non sans quelque hésitation toutefois, vu le travail important que me demandait déjà la "Revue Générale". J'ai été élue et j'ai présidé l'Association des Ecrivains Belges pendant 16 ans pour en être nommée présidente d'honneur par l'assemblée générale lors de ma fin de mandat en 2010. Un merci qui m'a laissé penser que je n'avais pas trop mal fait le boulot...

La "Revue Générale" a fêté ses 150 ans. En 1865, quelles étaient les motivations pour mettre sur pied une telle revue?
- En 1865, il n'existait pas de revue en Belgique, seulement des quotidiens se bornant le plus souvent à n'enregistrer qu'actualités politiques et faits divers. Une revue offrant un spectre d'informations et de réflexions plus larges couvrant, outre la politique, l'actualité économique, sociale, littéraire, scientifique, artistique, etc. comme il en existait déjà en France, en Angleterre, en Allemagne ou aux Etats-Unis, était donc nécessaire. Deux grands partis politiques se partageaient alors le pays : les libéraux (bien organisés déjà dans la presse) et les catholiques (plus conservateurs mais très ouverts déjà aux questions sociales). Ce sont eux qui, en janvier 1865, prirent l'initiative de la création de la "Revue Générale", en confiant la direction à un ancien journaliste et avocat, Edouard Ducpétiaux. Le premier numéro précisait toutefois dans son introduction que la "Revue Générale" n'entendait imposer aucun programme ni imprimer à la revue une direction unique. La "Revue Générale" de janvier 2015 reproduit en hommage à ses fondateurs le texte de cette enthousiaste première introduction et la ligne de conduite avec laquelle, 150 ans plus tard, elle reste fondamentalement attachée :  réflexion, culture, respect des droits de l'homme, souci d'évolution et liberté d'expression.

- Quel est votre meilleur et votre pire souvenir en tant que responsable de "La Revue Générale"?
- Difficile de choisir parmi les meilleurs souvenirs, tellement ils sont nombreux. Peut-être, parmi eux, ces réunions estivales où, sous les arbres de Hamme-Mille, se retrouvaient tous les auteurs et collaborateurs de l'année écoulée et les merveilleuses rencontres que, de façon très conviviale, ces champêtres réunions permettaient. Le pire souvenir?  En 2014, quand le Ministère de la Culture et la Promotion des Lettres, qui en avaient toujours assumé la charge jusque-là, ont supprimé des abonnements de la "Revue Générale" à un nombre important de bibliothèques publiques. Un coup très dur. Mais les temps certainement redeviendront meilleurs et nous gardons confiance en l'avenir...

 - Dans une société dominée par l'information quasi instantanée, comment voyez-vous l'avenir de la "Revue Générale"?
- Comme un outil de plus en plus indispensable pour continuer à prendre en toutes circonstances à la fois le recul et la hauteur nécessaires à la réflexion. De plus en plus conscients que nous ne vivons pas une crise, mais un changement profond de société, de garder l'œil attentif à l'actualité, au numérique, aux réseaux sociaux et à l'évolution nécessaire de la revue elle-même, mais en conservant la tête et le cap sans se laisser emporter par le flot!".

                     Son époux le grammairien André Goosse

Considéré comme l'un des linguistes les plus importants de son époque,  André Goosse est décédé le 4 août 2019 à Ottignies.

Né à Liège en 1926, il passe son enfance à Houffalize et effectue ses humanités gréco-latines à l'Institut Saint-Remacle de Stavelot durant la deuxième guerre mondiale. Il entreprend ensuite des études de philologie romane à l'Université Catholique de Louvain, où il rencontre Marie-Thérèse, la fille de Maurice Grévisse ("Le Bon Usage"). Ils obtiennent leur diplôme en 1949, se marient et ont deux fils (Jean-François et Etienne).

André Goosse transmet sa passion de la langue française dans l'enseignement secondaire, puis aux étudiants de l'Université Catholique de Louvain. A la mort de son beau-père, il s'attache à moderniser et à faire évoluer son œuvre "Le Bon Usage", qualifiée par certains de meilleure grammaire française. Son épouse Marie-Thérèse décède en 1985, et il se remarie ensuite avec la romancière et critique littéraire belge France Bastia (décédée en 2017), dont je vous ai déjà parlé.

De 1996 à 2001, André Goosse est secrétaire perpétuel de l'Académie Royale de Langue et de Littérature françaises de Belgique (www.arllfb.be). Il a aussi présidé le Conseil International de la langue française, et l'Association pour l'application des recommandations orthographiques.

André Goosse est décédé à l'âge de 93 ans, et a été inhumé à Hamme-Mille dans la province du Brabant wallon.

mercredi 3 juin 2026

L'auteur belge Frank Andriat






Lors d'une visite à un collège de Comines, l'écrivain belge (et ancien professeur à l'athénée Fernand Blum à Schaerbeek) Frank Andriat s'est confié au journal "Le Courrier de l'Escaut" :   
"Je vais dans les écoles à la demande des profs. D'une école à l'autre, on me pose les mêmes questions, mais les personnes sont tellement différentes. Mes rencontres scolaires permettent aussi de soutenir un projet humanitaire d'une école de jeunes filles en Afghanistan. C'est motivant pour moi de pouvoir aider les autres. 


La littérature, c'est la vie de tous les jours :  parfois plus beaux, parfois en plus atroces. Je pars de faits réels, puis j'invente la suite du contenu. Le livre doit être une passion :  un livre, c'est 1% d'inspiration et 99% de transpiration. Il ne faut pas hésiter à relire pour que tout soit le mieux possible. Cela peut aller jusqu'à une quinzaine de relectures. Par rapport aux migrants, notre société pour être réussie doit être multiculturelle. Dès mon enfance à Schaerbeek, j'ai fréquenté la multiculturalité et aussi dans mes classes en tant qu'élève puis comme professeur. C'est une richesse extraordinaire. Lors des marches pour le climat, la démarche des adolescents était formidable. Ils prenaient le destin de leur vie en main, ce que les adultes ne font pas assez.

En tant qu'auteur, mon but est de faire lire et de donner du plaisir de lire à ceux qui n'aiment pas lire au départ. Quand j'ai des ados qui me disent "nous ne sommes pas des lecteurs mais par le texte, nous avons été jusqu'au bout d'un livre pour la première fois", alors c'est le plus beau des cadeaux à un auteur. Les livres, c'est comme la vie. Je suis heureux d'écrire ce qui me plaît et de défendre les causes auxquelles je crois. Etre prof a été 36 ans de bonheur au quotidien par les relations créées avec les élèves. En écoutant l'autre et en se mettant à son niveau, c'est un métier de relation qui m'a plu tout le temp". 

Avis aux enseignants :  pour recevoir Frank Andriat (ou un autre auteur belge francophone), vous devez prendre contact avec le Service de Promotion des Lettres (Ecrivains en classe) de la Fédération Wallonie-Bruxelles. 

Personnellement, j'ai lu deux livres de Frank Andriat :

"Pont désert" (éditions Desclée de Brouwer)

Installé sur le pont des Arts en face de l'île de la Cité à Paris,  Julien, un quadragénaire désoeuvré, célibataire sans enfants, ne sait plus où il en est et on l'imagine au bord du suicide :    "Je n'ai jamais eu l'art de rendre les gens heureux autour de moi. Ni d'être heureux avec eux. Le bonheur s'apprend par imprégnation et je n'ai pas été imprégné de beaucoup de beauté durant mon enfance. Ni après. La vie te largue et tu largues la vie. Quand on ne reçoit pas de cadeau, on n'a pas envie d'en faire".

Julien nous raconte son enfance monotone à Gorcy en Lorraine (non loin de la frontière belge), les longues absences de son papa délégué commercial et la détresse de sa mère. A 20 ans, il décide de quitter sa famille pour aller vivre à Paris. Mais la désillusion est grande :   "Arriver à Paris, c'est entrer en indifférence. Tout à coup, le moi que je réussissais quand même à être à Gorcy n'était plus rien. Ici, personne ne me connaissait et je ne connaissais personne. Avec un peu de bagout, on finit toujours par se faire des amis, mais j'ai toujours été un solitaire et un muet".

Julien dépense toutes ses économies puis enchaîne les petits boulots mal payés, mais il n'a pas la vie palpitante qu'il croyait trouver dans la capitale, et se décrit comme "un anorexique de l'âme enfermé dans le refus de m'épanouir".  Il nous parle de sa vie comme de "quarante années de galère avant de comprendre que c'est moi qui tiens les rames de mon désastre".

J'ai adoré ce beau roman de l'écrivain belge Frank Andriat que j'ai lu en une soirée. Certaines réflexions m'ont fait penser à ma vie ou à celle de proches. J'aime beaucoup cet extrait :  "On croit toujours que l'autre est mieux que soi. Tu t'attaches aux lueurs qui brillent à l'extérieur sans prendre le temps d'observer la lumière en toi, même si elle n'est pas plus forte que la flamme d'une allumette".

Le roman se termine par une note positive :  une rencontre imprévue sur le pont des Arts permet à Julien de faire la paix avec son passé et de mieux savourer le présent afin d'affronter l'avenir, d'avoir confiance en lui et d'être enfin heureux. Une vraie leçon de vie.

"Jolie libraire dans la lumière"  (éditions Desclée de Brouwer)

L'écrivain belge Frank Andriat a écrit un bel hommage à la littérature et aux liens puissants qui peuvent se créer entre les passionnés de livres (libraires, éditeurs, lecteurs, p.ex.). Tout commence dans une librairie où Maryline tombe sur une quatrième de couverture dont le récit ressemble à un épisode tragique de sa vie (le décès accidentel de son frère). Sa lecture l'amène à se poser de nombreuses questions dont seule une rencontre avec l'auteur pourra apporter des réponses...pleines de surprises. Et parallèlement, l'amour s'invite aussi dans la vie de cette jeune mère célibataire qui confiait   "L'amour des livres me rend heureuse"...

Frank Andriat écrit au sujet du personnage du roman :   "Le soir, il retrouve, près de sa bibliothèque, un coin paisible éclairé par une lueur discrète et il s'y recroqueville avec un livre. Puisqu'il vit seul, il lit beaucoup et ses collègues le charrient souvent à ce propos. Ils ne peuvent pas comprendre. Il leur répond, avec un sourire, qu'il attend la fin du jour pour embarquer dans la lumière. Ceux qui ignorent la puissance des livres haussent les épaules. Un livre, ce n'est pas la vie et rien ne vaut un verre de bière accompagné d'une blague épaisse!  On saisit le bonheur où l'on peut. Lui, l'employé des chemins de fer s'abstrait de son existence de gratte-papier avec les mots de ces gens qui inventent des mondes. Grâce aux livres, il déraille. Avec bonheur".

Sur le métier de libraire, l'auteur écrit :   "Elle est enchantée, car, souvent, elle connaît les clients qui se parlent et elle sait qu'hormis ce livre sur lequel ils viennent de poser leur dévolu, rien n'aurait jamais dû les rapprocher, les rendre curieux l'un de l'autre. Après leur achat, certains quittent la librairie ensemble, devisant comme s'ils se fréquentaient depuis longtemps. Elle rit alors à l'intérieur, là où ça crée comme une vague. Ces échanges justifient son métier. A elle aussi, il est arrivé de s'intéresser à une œuvre perdue dans la masse, un livre qui lui avait échappé et sur lequel la rencontre de deux clients a attiré son attention. Lorsque ça survient, le soleil descend derrière la vitre, s'incruste dans les rayonnages, même les soirs noir hiver ou ocre automne". 

mercredi 20 mai 2026

Bande dessinée "Les louves" (Flore Balthazar)

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Originaire de La Louvière, la dessinatrice belge Flore Balthazar  raconte en 180 pages les souvenirs de la seconde guerre mondiale de sa grand-tante Marcelle (92 ans) à partir du journal qu'elle a tenu à l'époque.

Flore Balthazar a répondu aux questions des quotidiens du groupe Sud Presse :

"Avec un tel bouquin, vous assouvissez le fantasme de beaucoup de familles. Est-ce que la vôtre vous considère maintenant comme un exemple?
- J'espère que non!  C'est vrai que ça les touche, mais je ne sais pas dans quelle mesure. Tantelle Marcelle, qui est toujours là à 92 ans, ça lui plaît. Mon frère m'a écrit que ça lui avait fait bizarre de le lire. C'est une génération où ils sont quasi tous décédés mais on les a connus... Il y a le côté déstabilisant : c'est eux et en même temps, ce n'est pas tout à fait eux. Il y a des inventions pour la fiction, c'est normal. Mais je suis restée fidèle à l'esprit du journal de Tantelle, à qui j'ai soumis surtout le scénario. Parce que pour les planches, à son âge, elle n'a pas Internet. 

- Il y a un côté patrimoine louviérois : ça vous fait plaisir qu'on vous célèbre dans votre propre ville?
- Oui mais je ne l'ai pas fait pour ça. C'est de la fiction qui s'adresse à toute la francophonie. La Louvière, c'est un décor auquel je suis très attachée et que j'ai pris plaisir à mettre en images, mais ce n'est pas le propos à la base. Le sujet, c'est la guerre. Quelle attitude à adopter est-elle juste? Et existe-t-il d'ailleurs une attitude juste?

- C'est un livre où on lit aussi en filigrane la condition de l'époque et les aspirations des femmes. Est-ce un livre féministe?
- Ca ne me dérange pas qu'on le dise. Je ne me défends pas d'être féministe, mais je n'ai pas voulu être militante. Ca parle des femmes, j'insiste sur ce qu'elles ont fait, sur le fait qu'elles ont existe à ce moment-là, aussi. Peut-être le côté féministe est-il ce que j'ai voulu faire passer?

- Pourquoi y avoir montré presque crûment un avortement?
- Parce que ça fait partie de la vie des femmes, c'est encore le cas, mais dans des conditions d'hygiène et financières autres. C'est l'illustration de par quoi on passait pendant la guerre. Je me sentais obligée de passer par là. Peut-être est-ce aussi le genre de détail qu'une nana peut apporter?

- Les planches avec les Loups, c'est à la fois La Louvière, mais aussi la chanson de Serge Reggiani, non?
- J'ai évidemment pensé à cette chanson. Ces planches, c'est une ponctuation allégorique. L'histoire est centrée sur une famille et des personnages. Les planches avec les Loups permettent d'insérer la Grande Histoire : c'est un chapitrage et un rappel temporel. Est-ce que ce que je raconte, c'est avant ou après Stalingrad, par exemple?". 

mercredi 6 mai 2026

L'auteur belge Dimitri Verhulst

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Dimitri Verhulst fait partie de ces acteurs culturels belges qui jettent des ponts au-dessus de la frontière linguistique. Cela fait une dizaine d'années que l'écrivain a quitté Gand pour s'installer à Huccorgne, près de Wanze. Il a été co-présentateur avec Hadja Lahbib de l'émission culturelle bilingue "Vlaams kaai" sur Arte Belgique. Et il poursuit sa carrière littéraire tant au nord qu'au sud du pays.

Un de ses romans en français s'appelle "L'entrée du Christ à Bruxelles". Il imagine qu'une dépêche annonce que le Christ viendra sur Terre, et à Bruxelles le jour de la fête nationale le 21 juillet. Cette simple annonce bouleverse la vie des habitants, perturbe les autorités, rameute les curieux. Une fable souvent très drôle qui est aussi un regard sans concession sur notre société.

A l'occasion de la sortie de "L'entrée du Christ à Bruxelles", Dimitri Verhulst a répondu en 2013 aux questions du journalite Guy Duplat :

"L'entrée du Christ à Bruxelles est une référence au tableau de James Ensor même si vous ne parlez pas du peintre?
- C'est un peu un retour à la littérature. James Ensor avait lu la nouvelle de Balzac, "Jésus-Christ en Flandre". Je remets cette idée à nouveau dans la littérature. On a vu, ces dernières années, d'autres parodies d'Ensor, comme l'entrée de Mahomet à Kuala Lumpur. C'est chaque fois la même idée : quel est l'impact de la venue de quelqu'un qui, si on y croit, symbolise le bien?

- Sa venue permet de réaliser l'utopie d'un monde meilleur?
- Je montre en effet que les gens seraient alors prêts à se battre pour un monde plus juste, simplement à cause de l'arrivée du Christ, parfois parce qu'on a peur de ce qu'il pourrait nous dire. Mais pourquoi ne pourrait-on pas faire la même chose sans cela? Mon combat, mon idéal, ce n'est pas d'attendre un dieu, qui d'ailleurs ne viendra pas, mais de réaliser déjà ce monde meilleur, aujourd'hui. Pourquoi faudrait-il un retour des religions, avec leurs diktats et leurs "conseils" pour qu'on se préoccupe enfin des autres? Je n'aurais jamais cru qu'en 2013, des siècles après les Lumières, on ait encore besoin de l'arrivée d'un dieu sur terre pour se préoccuper du bien des hommes. Mais il est vrai qu'aujourd'hui, l'égoïsme domine et que trop de gens, quand ils croisent un SDF à la Gare Centrale, se disent qu'ils s'en foutent car de toute manière, c'est de sa faute.

- Vous adoptez le ton de la farce, tout le monde y passe et en prend pour son grade. Vous n'êtes pas un peu misanthrope?
- C'est mon rapport à Ensor qui avait ce même ton avec son monde de 1880. C'est un plaisir de faire cela, comme lors d'un carnaval. Mais la misanthropie, non. C'était le thème d'un roman (non traduit), "Journées de merde sur une boule de merde", mais pas ici où je parle plutôt de la petitesse des gens, j'évoque aussi l'univers des villes avec Bruxelles mais cela pourrait être Paris ou Eindhoven, ces villes où règne un égoïsme quand chacun se replie sur son chez soi, bien chauffé, n'ayant plus comme vie sociale que Facebook. C'est mon droit de mettre ce monde en question où les gens ont perdu l'habitude de se dire bonjour. Je le vois chaque jour. A Wanze, tout le monde se salue, mais déjà à Huy, c'est fini et personne n'aide quelqu'un en lui ouvrant une porte. Au grand magasin, quand une caisse supplémentaire s'ouvre, tout le monde se précipite pour dépasser son voisin.

- Votre héros (est-ce vous?) dit : "Je suis ce fou inoffensif qui rêve doucement d'un monde sans nationalités, sans drapeaux, un monde sans passeports comme c'était encore le cas avant la première guerre mondiale".
- Stefan Zweig était par hasard à Ostende chez James Ensor quand a éclaté la guerre. C'est alors qu'on a instauré le passeport et il n'a pas pu rentrer chez lui. Sur mon passeport, on indique que je suis né à Alost, mais cela ne dit rien de mon caractère, de mon esprit. C'est curieux ces questions : on me qualifie de Flamand quand je vis en Wallonie, comme on qualifie de Turcs des immigrés venus de Turquie et habitant chez nous, parfois depuis leur naissance. Pour moi, il n'y a pas de frontières, pas de différence entre un habitant d'Eeklo, de Rochefort ou du Kosovo. Certes, je connais la convention de Genève qui réserve l'accueil aux réfugiés politiques, mais pourquoi la pauvreté qui les chasse ne serait pas une bonne raison? L'économie ne serait-elle pas politique aussi comme on le voit avec Mittal? Quelle différence de souffrances y a-t-il entre quelqu'un qui meurt d'une balle dans la tête pour ses convictions et celui qui meurt de faim? Qu'est-ce qui nous permet de dire qu'une souffrance est à 100% et une autre à 40%? Personne ne fait le choix de naître où il est né. Si j'avais eu le choix, je n'aurais pas choisi un père alcoolique.

- Pourquoi avoir quitté Gand ?
- C'est bizarre qu'on me demande toujours çà. Pourquoi un Belge ne peut-il pas vivre en Belgique? Demande-t-on à un Belge pourquoi il a choisi de vivre en Provence? En fait, je connaissais bien la Wallonie dès mon enfance ; j'ai escaladé tous les rochers de la région. Et à Gand, je voyais monter, comme ailleurs en Flandre, l'extrême-droite. Mais j'ai bien vu qu'en Wallonie aussi, il y a une certaine xénophobie qui augmente. Entendre des Wallons parler parfois des Arabes ou des homosexuels, me fait peur. Disons que je continue mon combat humaniste, cette fois depuis la Wallonie.

- Que représente la Belgique?
- Impossible à la définir. Mais il y a quelque chose. J'ai travaillé avec le photographe de Magnum, Harry Gruyaert, pour un livre de photos sur la Belgique. Dans toutes, même des détails, on sentait qu'on était en Belgique même si on ne pouvait dire pourquoi. J'ai écrit ce livre sur l'entrée du Christ en pleine crise gouvernementale interminable. Une telle crise en Afrique aurait mené à la guerre civile. Pas chez nous, où règne un goût de la tranquilité, où on a continué à payer nos impôts. Nous avons réussi à construire une société qui peut fonctionner même sans ses directeurs et gardiens.

- Bart De Wever?
- Pourquoi toujours parler de lui? Mais il n'est pas tabou, il est le produit de son temps, la victime de petits esprits. Son discours n'est pas le mien quand il parle de territoires comme si on était encore au Moyen Age. Mais sans doute, ces gens qui ont accepté de manger du McDo toute leur vie, ont-ils maintenant peur de cette mondialisation qu'ils acceptaient? Je préfère dire que je suis fier d'être belge quand je vois que l'on vient de l'étranger chez nous grâce à nos lois généreuses sur l'avortement et l'euthanasie. Nous avons eu de vrais débats et de vrais lois pour répondre à la souffrance des gens.

- La merditude des choses : c'était votre histoire?
- Je voulais lever un tabou, parler de l'alcoolisme qu'on cache trop souvent, de ces enfants de 10 ans qu'on retrouve endormis à une heure du matin sur le billard du café car la loi précise seulement qu'ils doivent être accompagnés d'un adulte, sans dire dans quel état est cet adulte. Cela n'a toujours pas changé d'ailleurs. Mon prochain livre sort en mai et parlera d'un homme de 70 ans qui n'a plus de plaisir dans la vie et dans son couple et choisit de simuler la maladie d'Alzheimer pour être séparé de sa femme, dans un home, à voir ce que les gens disent de lui. On parle peu de la solitude et de la tristesse des gens âgés".

mercredi 1 avril 2026

L'auteur belge Jérôme Colin

                                          

Né à Flawinne en 1974, le journaliste et animateur belge Jérôme Colin se partage entre la radio (La Première) et la télévision (l'émission "Hep Taxi" sur La Deux). En 2015, il a sorti son premier roman, "Eviter les péages", où il abordait la crise de la quarantaine. La crise d'adolescence est le thème de son deuxième et de son troisième romans.

Son deuxième roman :  "Le champ de bataille"

Un sujet qu'il connaît en tant que papa de trois ados :  "Voir grandir des ados, ça me fascine :  les voir se transformer, trouver leur identité... Et en même temps, il y a quelque chose en moi qui n'aime pas ce moment, parce qu'en fait, ils partent petit à petit, ils se détachent de moi. Je me suis rendu compte que j'étais en deuil. J'ai adoré avoir des petits bouts : ça m'a passionné, ça m'a bouleversé. Et je crois que c'est le deuil de ne plus avoir de petits bébés qui m'a fait commencer ce livre-là. Cette espèce d'amour absolu qu'il y avait entre eux et moi, n'existe plus. On s'aime évidemment, mais ce n'est plus cet amour-là". 

Les enfants signifient-ils la mort du couple?   "C'était cela l'idée de départ, le postulat de mon personnage en tout cas. C'est un mec qui pense que si son couple est en train de mourir, c'est parce qu'il a eu des enfants et que ses enfants ont pris tellement de place qu'en fait, il n'a plus le temps d'aimer sa femme et que sa femme, dans cet espace-là, n'a plus le temps de l'aimer. C'est en tout cas ce qu'il croit, et il le dit :  "Quand on a torché leur cul, quand on a raconté des histoires, quand on les a lavés, quand on a préparé le souper, quand on a fait la vaisselle, quel temps reste-t-il pour s'aimer dans tout ça?". C'est juste une question de point de vue. Je pense que c'est vrai que si on veut s'aimer, avoir des enfants, ce n'est pas la meilleure solution. Je pense qu'une plage et un bungalow, c'est vachement mieux! Les enfants, y a rien à faire, ça met un couple en difficulté. Tu es crevé, tu vas te coucher, et tu ne fais plus l'amour. L'emploi à temps plein, c'est les enfants. Toute ton énergie est sur ta famille, et plus sur ton conjoint. Le soir, on n'a plus qu'une envie :  c'est se coucher parce que demain, il y a la guerre qui recommence".

Continuer à admirer ses ados, est-ce important?  "Avoir de l'émerveillement pour son petit enfant, c'est facile :  il nous aime tellement, d'un amour absolu, et moi, j'ai été bouleversé par cet amour absolu quand j'ai été père. Mais puis, j'ai été bouleversé par ce désamour-là. C'est-à-dire qu'à un moment, il ne t'admire plus, tu n'es plus un dieu, tu es quelqu'un qui est sur leur chemin pour les empêcher d'être heureux, en gros. Et donc, mon personnage, il doit faire le deuil d'être émerveillé par ses enfants, et que ses enfants soient émerveillés par lui. Et le moment où tout va changer, c'est quand enfin il réalise qu'il peut dire à son enfant, enfin :  "je suis fier de toi, je t'admire, tu es quelqu'un de bien"."

Est-ce une réaction plus masculine que féminine?   "Je pense que la panique familiale est en effet masculine, en tout cas chez moi. Je suis plus dans un état de panique alors que ma femme est plus sereine, plus confiante, plus posée. Et je pense que dans ce qu'on vit maintenant, dans ce féminisme, la position de l'homme a aussi changé. Il fait maintenant ce que font les femmes, on s'occupe des enfants comme elle, mais c'est nouveau. Je crois que c'est moins inscrit dans nos gènes, on est des parents en apprentissage et on doit encore apprivoiser ces difficultés-là".

Bilan de sa paternité?   "J'étais, je pense, trop protecteur. Ca m'a appris qu'ils sont devenus grands. Arrête de croire qu'ils sont incapables, arrête de croire qu'ils ne sont pas prêts, pas assez forts....et donc arrête de croire que tu es indispensable. Je pense que c'est ce que le livre m'a appris : un peu de laisser-aller. Quand tu te retrouves comme ça dans une famille close avec trois ados et que c'est compliqué, tu crois que tu es seul au monde, perdu. Et en fait, non, tu n'es pas seul, et ça, tu l'apprends dans les livres. Et ça m'a aidé. Savoir qu'on partage tout ça, ça m'a rassuré parce que je me suis dit que c'est normal. Les romans ont une capacité d'empathie de dingue. Autant avec des passages difficiles dans nos vies que des questionnements très importants, comme c'est quoi la vie avec les ados, vu du côté des parents aujourd'hui. Ca a beau être pénible, on n'est pas tout seul. Et moi, c'est ce qui m'intéresse dans l'écriture".

Son troisième roman :  "Les dragons"                                       

Après "Eviter les péages" et "Le champ de Bataille",  l'auteur belge Jérôme Colin sort un troisième roman consacré à l'adolescence et publié par les éditions Allary. A cette occasion, il a accordé une interview aux quotidiens du groupe L'Avenir :

"C'est une fiction et en même temps, le héros a le même prénom que vous. Vous n'avez pas peur qu'on vous psychanalyse ?
Ce n'est pas ma vie. Que les gens puissent le croire, je n'en ai rien à faire. Il n'y a aucune honte à parler de santé mentale, il n'y a rien de honteux à craquer, rien de honteux à dire qu'on a besoin des autres.

- Mais pourquoi c'était le moment ?
- Le Covid a empiré les choses. Il a coupé les jeunes du monde dans un moment où ils avaient un besoin vital des autres. Les dégâts sont immenses et très mal évalués. Un tiers des 12-18 ans déclarent avoir des troubles anxieux. Un sur dix a déjà pensé au suicide. Ca veut dire que sur une classe de 30 ados, trois ont déjà eu envie de mourir ! C'est effrayant ! Et depuis le Covid, les tentatives de suicide ont augmenté de 50% chez les filles, les automutilations aussi. On ne peut reprendre vie qu'avec les autres. On entend souvent :  "Prends soin de toi". Je n' y crois pas. Il n'y a que l'échange qui guérit. On devrait plutôt dire "Qu'est-ce qu'on peut s'apporter l'un l'autre?".

- Vous avez passé du temps dans un centre pour ados ?
- Je voulais raconter une histoire d'amour entre ados. Je savais dans les grandes lignes ce que je voulais raconter. Mais je devais rencontrer des encadrants, des enfants, les entendre pour essayer de comprendre pourquoi ils vont si mal et raconter leur quotidien. Je me suis présenté, j'ai expliqué ce que j'écrivais, un roman. J'ai dit que je serais là et qu'ils pouvaient venir me voir. Je suis resté trois jours seul à ma table. Ils me disaient bonjour mais aucun ne s'est assis. Et puis dès qu'un a osé venir me parler, ils sont tous venus.

- Qu'est-ce qu'ils ont en commun ?
- Ils sont très différents. Quelles que soient les raisons pour lesquelles ils sont là, ils souffrent tous.

- Comment on rentre de journées comme ça ?
- En pleurant ! Il y avait des jours très joyeux aussi, mais je rentrais toujours bouleversé. J'ai été soufflé de leur honnêteté, je me demandais comment c'est possible d'être si jeune et d'avoir traversé tant de choses....

- Ils ont lu le livre ?
- J'ai envoyé le manuscrit au psychiatre du centre avant que cela parte à l'impression. C'est une fiction : je suis libre d'écrire ce que je veux, mais je ne voulais pas raconter de bêtises. Et surtout, c'était important de donner une image juste de ce qu'il s'y passe. C'est mon métier de journaliste qui ressort".