mercredi 21 octobre 2026

Les 20 ans de la maison d'édition M.E.O.

La maison d'édition M.E.O. publie une vingtaine d'ouvrages de fiction par an écrits par des auteurs belges et étrangers. A l'occasion des 20 ans de la maison d'édition M.E.O., l'éditeur bruxellois Gérard Adam s'est confié à "Paris Match Belgique" :

"Je suis moi-même écrivain et j'ai été conseiller littéraire d'une asbl spécialisée dans la traduction d'auteurs belges en bosniaque, comme Pierre Mertens, Amélie Nothomb, Jean-Philippe Toussaint. L'étape suivante a consisté à traduire des auteurs serbo-croates en français, avant de fonder les éditions M.E.O. en 2006 avec une première publication l'année suivante.

La littérature belge est souvent empreinte d'une certaine autodérision :  l'auteur prend son oeuvre au sérieux sans trop se prendre lui-même au sérieux. Il y a souvent un rapport avec le fantastique, au moins en filigrane. En tout cas, elle prend ses distances avec les sempiternelles histoires de famille. L'intérêt de l'histoire et la qualité de l'écriture, renforcés par une connotation humaniste, loin des thèmes stéréotypés et du nombrilisme parisien. 

L'édition belge souffre d'un manque de reconnaissance, de la part du milieu journalistique comme des libraires et des bibliothécaires, alors que la jeune génération des éditeurs belges francophones s'entraide et se soutient comme jamais".

Cela rejoint le constat que je fais depuis le début de ce blog...  Plus d'infos sur les éditions M.E.O. :  https://www.meo-editions.be/auteurs

mercredi 7 octobre 2026

L'auteur belge Giuseppe Santoliquido


Né à Seraing, l'écrivain belge Giuseppe Santoliquido s'est confié à la revue "Le Carnet et les Instants" :

"Ecrire n'est pas du tout une vocation, et cela reste laborieux, même après plusieurs livres. Cela m'est tombé dessus très tardivement. Vers 2008-2010, j'ai commencé à écrire des articles de presse sur l'Italie berlusconienne pour différents supports nationaux comme "Le Soir" et "La Libre Belgique". M'est alors venue l'idée d'aborder un sujet différent :   j'avais découvert qu'un de mes grands-oncles avait flirté, en Belgique, durant l'entre-deux guerres, avec le fascisme. J'ai alors pensé pensé qu'une fiction pourrait peut-être mieux rendre compte des faits. Je me suis lancé à l'aveugle, sans absolument savoir comment cela fonctionnait ni comment il fallait procéder pour écrire de la fiction. Puis, j'ai eu un coup de chance : comme Vincent Engel était très intéressé par l'Italie et lisait mes articles, il m'a proposé d'écrire pour son "Blog à part". Nous avons lancé une chronique intitulée "Les nouvelles d'Italie". 

Comme je le raconte dans "Le don du père", je viens d'un milieu ouvrier italien classique de l'après-guerre. Mon père, arrivé encore enfant en Belgique, était mécanicien automobile et ma mère l'aidait. J'ai grandi dans une famille très aimante mais où la culture n'était tout simplement pas présente : il n'y avait ni livres, ni tableaux, nous n'écoutions pas de musique classique. Et moi, en plus, j'avais un naturel réfractaire à tout cela. Je n'étais pas intéressé. J'avais d'excellents enseignants qui faisaient très bien leur travail et à qui je n'ai vraiment rien à reprocher, mais j'étais un cancre et ce qu'on m'enseignait ne m'intéressait nullement.

Quand j'ai commencé à écrire, je n'imaginais pas être publié un jour. Mais, une fois lancé, l'écriture est devenue une véritable nécessité. Si je n'écrivais pas, ce serait comme si je prenais mon temps pour le jeter par la fenêtre. Une des choses qui m'étonnent le plus dans l'écriture, c'est qu'à un certain moment, on ne sait plus très bien ce qui ressort du réel ou de la fiction. Parfois, je dois presque me ressaisir. Ce que je recherche, c'est une vérité émotionnelle qui, à mon sens, est commune à Liège (son bassin sidérurgique, modeste et ouvrier, où l'on sent presque la sueur du labeur, la difficulté de vivre) et à l'Italie. Chez moi, ces milieux finissent presque par fusionner :  c'est presque un pays d'encre où des hauts-fourneaux ponctuent les oliveraies et les vignes.

Je suis presque obsessionnellement intéressé par ce moment de la vie où on doit faire le deuil de celui qu'on voulait être et qu'on ne sera pas. On est emporté dans un tel tourbillon, et, soudain, on réalise qu'on ne deviendra pas celui qu'on voulait être. Il faut apprendre à vivre avec celui qu'on est ou qu'on est devenu. C'est un deuil qui n'est pas dans l'ordre des choses. Perdre quelqu'un est douloureux, mais on sait que c'est inéluctable. Mais se perdre soi-même ne semble pas inscrit d'avance dans les astres. On pense que notre vie est sur des rails. Pour l'avoir vécu et observé autour de moi, ce sont souvent les hommes qui connaissent ce déraillement. Ils compensent alors par des substituts futiles et matériels. Certains hommes parviennent à rectifier leur trajectoire, bien sûr, mais ceux qui m'intéressent sont précisément ceux qui ne réussissent pas. Cette réflexion me paraît importante à transmettre aux jeunes. Il faudrait qu'ils ne subissent pas cette pression permanente :   cotiser pour sa pension, épargner, maitriser toutes les nouvelles technologies, etc. Une véritable chape de plomb pèse sur eux. Certains ne parviendront pas à s'en défaire et vivront malheureux. Les réseaux sociaux accentuent encore ce phénomène :  on n'y voit que des gens heureux, en vacances, qui réussissent". 

mercredi 23 septembre 2026

La librairie Molière à Charleroi

Fondée il y a 43 ans, la librairie Molière est aujourd'hui la plus grande librairie indépendante de Wallonie. Et d'abord quel bâtiment !  Construit entre 1907 et 1911 par l'architecte De La Croix, ce bâtiment néogothique a hébergé l'ancien hôtel des Postes au 68, boulevard Tirou. Il a été classé en 1992 et mis en vente par l'Etat en 1995, avec comme condition de vente la remise d'un projet sur la destination du lieu. Le projet de la librairie Molière (qui était auparavant boulevard Audent) est retenu.

Jacques Rouben, codirecteur de la librairie, s'est confié à la revue "Le Carnet et les Instants" :

"Je défends les mêmes valeurs que Thérèse Labye, la fondatrice :  préserver la lecture et la beauté des lieux. Notre objectif est de garder l'endroit lisible, de faciliter les recherches de notre clientèle, notamment à travers la communication, l'image, l'aménagement des lieux ou la disposition des présentoirs des éditeurs. 

Le métier de libraire a été bouleversé sur les vingt dernières années, mais aucun monopole n'est sain. La concurrence, je l'ai toujours vue comme un stimulant. Celle des géants du web, Amazon et plateformes de streaming en passant par le commerce en ligne, a poussé les librairies à revoir leur fonctionnement. Molière avait déjà acquis une expérience dans le domaine via sa plateforme de vente en ligne qui représente 10% de notre chiffre d'affaires.

Le livre est un sujet vivant et mouvant. Nous faisons tout notre possible pour rester la librairie à la page. C'est pourquoi nous mettons en évidence des thématiques naissantes qui suscitent l'intérêt de notre clientèle selon l'actualité. Nous réaménageons constamment des rayons en fonction des sujets de société. J'en ai créé un sur l'intelligence artificielle bien avant qu'elle ne fasse le buzz. Des rayons naissent, certains meurent, d'autres grandissent. La librairie, c'est aussi observer et s'adapter, afin que le public y retrouve ce qu'il vit à l'extérieur. 

Les demandes d'éditeurs et d'auteurs sont nombreuses pour des animations ou conférences. Ce n'est pas simple de refuser, c'est frustrant pour les écrivains comme pour nous. Ces animations sont rarement rentables, elles mobilisent des personnes en soirée, des heures de travail. L'énergie pour faire venir le public est énorme, raison pour laquelle nous avons une chargée de communication externe. Pour des auteurs moins connus, notamment de la région, nous réfléchissons à un nouveau format, à savoir des tables de dédicaces disposées dans la librairie, un jour par an, avec plusieurs écrivains que l'o n'a pas pu contenter".

Infos pratiques :   www.moliere.com

mercredi 9 septembre 2026

"Ommegang 1930" (Patrick Weber / Thomas Liera)


Cette bande dessinée raconte un complot pour empêcher la tenue d'une reconstitution de l'Ommegang en 1930 pour le centenaire de la Belgique.

Mais au-delà du scénario (écrit par Patrick Weber), comme tous les numéros de cette collection, c'est surtout l'occasion de (re)découvrir l'histoire de notre pays. Le mot "ommegang" signifie tourner autour. Son origine remonte au 14ème siècle :   une procession en l'honneur de Notre-Dame du Sablon est organisée à Bruxelles par le Grand Serment des Arbalétriers.

L' Ommegang prend une autre ampleur en 1549. Nous faisons partie à l'époque des Pays-Bas espagnols, et l'empereur Charles-Quint (né à Gand) vient présenter son fils le futur Philippe II à ses possessions du nord. La ville de Bruxelles veut les éblouir en organisant un fastueux Ommegang.

Ensuite, au fil des siècles, la tradition est de moins en moins respectée jusqu'à sa renaissance en 1930. La Belgique veut montrer la continuité de son histoire nationale à travers les siècles.

L'Ommegang est aujourd'hui inscrit au patrimoine mondial de l'Unesco, et réunit plus de 1.000 figurants. Le cortège part du Sablon en direction de la grand-place de Bruxelles. Ils y sont présentés devant la Cour impériale. C'est le prince Albert-Henri de Merode qui incarne actuellement l'empereur Charles-Quint.

Chaque année, des personnalités sont invitées à prendre part au spectacle en costume d'époque :   Bart Van Loo, Stéphane Bern, Axelle Red, Bert Kruismans, Eric-Emmanuel Schmitt, Annie Cordy, Francis Huster, etc. Après les présentations, place à la fête breughélienne et au feu d'artifice sur notre belle grand-place de Bruxelles. 

mercredi 26 août 2026

Les 100 ans de la librairie Corman à Ostende

On continue notre tour des librairies de notre pays et on va cette fois à la côte belge pour une librairie qui fête son 100ème anniversaire en cette année 2026. L'enseigne a changé trois fois d'adresse dans la ville :  d'abord à l'avenue Buyl, puis à la Witte Nonnenstraat, et depuis 2023 à la Leopold I Plein, non loin du célèbre bateau Mercator. Parmi ces clients, l'enseigne a vu défiler Albert Einstein, Hugo Claus, Constant Permeke, Paul-Henri Spaak, Jean-Baptiste Baronian, Tom Lanoye ou Carl Norac.

Cette librairie a été créée par Mathieu Corman, né dans une famille bilingue de la région d'Eupen. En 1926, il épouse une cousine Maria Klinkenberg. Il voyage et écrit des articles, mais décide parallèlement d'ouvrir des libraires qui porte son nom. Il y aura des librairies Corman à Ostende, Knokke, Anvers et Bruxelles, mais seule subsiste celle d'Ostende. 

Mathieu Corman écrit plusieurs livres, dont "Ami, entends-tu ?"  (un roman clairement autobiographique mettant en scène un libraire engagé aux côtés d'anarchistes en Catalogue) et "Salud Camarada!" (sur ses souvenirs du bombardement de Guernica par l'armée fasciste de Franco). Il subit plusieurs perquisitions de police suite à la présence dans sa vitrine d'ouvrages considérés à l'époque comme licencieux, voire pornographiques. Ce libraire hors du commun se suicide en 1975 dans un bois de sa région natale dans des circonstances restées obscures. 

A sa mort en 1975, c'est André Kemp (ami et comptable de la famille) qui reprend la gestion de la librairie jusqu'en 1996. Puis, son fils Michel et actuellement sa petite-fille Valérie, professeur de gym de formation.

Valérie Kemp s'est confiée à la revue "Le Carnet et les Instants" :

"Quand mon père est décédé, je n'ai pas pu lâcher le livre. Chez nous, il y avait juste quatre sièges dans le living et le reste était occupé par des livres. Mon grand-père André Kemp, professeur d'histoire, avait déjà repris la librairie au décès de Mathieu Corman et lui avait promis de veiller sur ses deux enfants. 

Il ne faut pas avoir peur...d'être un petit peu contrarié. Il s'agit d'avoir sa personnalité, de ne pas suivre le courant du moment. Des livres qui ne marchent pas ailleurs peuvent trouver leurs lecteurs ici, mais des livres plus connus sont aussi mis à disposition. Il faut trouver le bon équilibre entre rentabilité et authenticité. Notre clientèle est très variée. Différente d'ailleurs aussi car elle sait qu'elle va trouver ici ce qu'elle ne trouve pas chez d'autres. Nous connaissons aussi la plupart de nos lecteurs et leurs goûts".

La libraire propose des livres en néerlandais, en français, en anglais, en espagnol, en allemand et en italien. Infos pratiques :     https://boekhandelcorman.be/  

mercredi 12 août 2026

L'auteur belge Alain Bertrand (1958-2014)


Dans la revue "Le Carnet et les Instants" de mai, Alain Bertrand (né à Gand en 1958), professeur de français à Bastogne, revient sur son parcours littéraire et sur ses relations avec ses éditeurs belges et français :   "Mon rêve, c'était la coédition entre un éditeur belge et un éditeur français de taille moyenne. A une époque, l'éditeur bruxellois Bernard Gilson que j'appréciais énormément a travaillé avec Le Castor Astral. Pour moi, ce mariage était l'union parfaite : prendre un café avec Bernard à Bruxelles et boire un verre de Bourgueil à Paris, combiner la proximité amicale et l'efficacité de la distribution française. Hélas, cela ne s'est jamais conclu pour mes livres. De ce fait, j'ai balancé de l'un à l'autre en fonction des projets, du type de livre, de l'écho géographique qu'il pouvait avoir. En communauté française, on a tendance à penser que ce qui est publié en France est meilleur que ce qui est publié en Belgique. Cette façon de voir est complètement fausse. Chaque manuscrit doit trouver son éditeur. Par exemple, "Le lait de la terre" , que je suis très heureux d'avoir publié cette année chez Weyrich, est impubliable en France : pas du tout pour des raisons littéraires, mais parce qu'il évoque l'Ardenne belge. C'est un simple problème commercial. Il y a d'autres exemples. Je me souviens avoir publié en 1995 chez Quorum "Les aventures du Belge errant" de François Jongen, un roman drôle mais impubliable en France parce qu'inscrit dans la réalité belge".

Alain Bertrand commence par la publication de trois essais :  "Georges Simenon" en 1988 à La Manufacture, "Maigret" en 1994 chez Labor et "Jean-Claude Pirotte" en 1995 chez Labor également. En 1998, son premier livre de prose littéraire, "Lazare ou la lumière du jour" est publié par Le Temps qu'il fait, reçoit des échos positifs et le prix Eugène Schmits de l'Académie Royale de Langue et de Littérature françaises de Belgique. Alain Bertrand devient directeur de la collection "Le Point du Jour" chez Quorum, une maison belge aujourd'hui disparue où il va publier une douzaine d'ouvrages dans les années 90, puis conseiller littéraire chez Labor.

En 2003, il sort trois titres :  "Le Bar des Hirondelles" chez Labor, "Monsieur Blanche" au Castor Astral et "La lumière des polders" chez Arléa. Plus tard, "On progresse" est publié par Dilettante et "Je ne suis pas un cadeau" par l'éditeur bordelais Finitude. C'est également Finitude qui publiera le prochain livre d'Alain Bertrand cet automne : "Une si jolie fermette", un livre en grand format illustré par Daniel Casanave, illustrateur et auteur de bande dessinée.

Parallèlement à son oeuvre personnelle, Alain Bertrand continue à porter des projets éditoriaux et se lance dans une nouvelle aventure avec l'éditeur Weyrich, maison spécialisée à l'origine dans l'édition des beaux livres sur la nature et le terroir :   "Olivier Weyrich de Neufchâteau m'a contacté il y a deux ans pour réfléchir à une collection littéraire. J'ai d'abord pensé au roman policier mais, à une époque où la Belgique vacillait, j'ai ressenti, sans que ce soit de l'opportunisme, que c'était le moment de s'interroger sur l'identité wallonne, qui pour moi est en construction. Ce n'est pas du régionalisme qui est généralement passéiste. Il s'agit de réfléchir à une littérature inscrite dans un territoire selon les différents points de vue des auteurs, sans oublier de raconter des histoires et de proposer une qualité littéraire et stylistique. Il n'y a pas que l'ancrage wallon. Ce n'est pas une école coincée par une idéologie. Rien n'est plus différent que l'univers de Bernard Gheur et son évocation poétique de Liège sous la guerre ou celui de Frédéric Saenen qui propose un roman noir autour des banlieues liégeoises. Si mon dernier roman "L'oeil de la mouche" est paru là, c'est parce que je crois en cette collection. C'était aussi un cadeau à Olivier Weyrich qui m'a confié l'animation de cette collection, animation que je partage avec d'autres personnes. Le titre de la collection, "Plumes du Coq", a été le plus difficile à trouver, jusqu'à ce qu'il jaillisse de la bouche de la compagne de Frédéric Saenen, alors que nous partagions une potée aux choux".

L'auteur belge Alain Bertrand est décédé en 2014.

 Son roman "Le lait de la terre"

L'écrivain belge Alain Bertrand habite et enseigne à Bastogne. Il est l'auteur d'une dizaine d'ouvrages, dont un essai sur Simenon. Dans "Le lait de la terre", il nous raconte l'histoire de Charles, un professeur, qui quitte Bruxelles pour vivre dans un village d'Ardenne où il espère naïvement trouver le calme et le bon air.

Charles y fait la connaissance d'un monde rural confronté à la crise de l'agriculture, aux normes européennes et au prix du lait peu favorable aux fermiers. Parmi ceux-ci, la belle Irène retient son attention :   "L'amour, Charles n'en connaît pas plus le mode d'emploi que celui de la machine à laver, et si sa belle paysanne lui a laissé des arômes de feuille morte et le toucher de sa chair rousse, il n'a pas osé, il n'a pas pu, il n'a pas eu la force de l'arracher à son christ en marcel, de l'entraîner au-dessus du plancher des vaches, de la basse-cour fienteuse, de l'Ardenne secouée de vent, jusqu'à la couche monumentale des nuages, là où les âmes succombent à toutes les tentations sous l'oeil échauffé du soleil".

"Le lait de la terre" est un roman de terroir bien écrit, avec humour et une pointe d'Orval, qui me fait penser au style d'Armel Job et de René Henoumont. On ressent que l'auteur aime profondément son Ardenne. Voici sa belle description de la Gaume :

"La Gaume est une fille de joie adossée à l'Ardenne boisée. Elle a de jolies feuilles de vigne et tend ses collines vers le sud, en agitant un drapeau bleu, blanc, rouge. Le genou troussé, un talon à plat contre l'écorce, la belle a la cuisse tiédie par un soleil qui cligne de l'oeil tous les jours de l'année. Juste à côté, en Ardenne, il pleut comme vache qui pisse en toute saison, et même la nuit, même l'hiver, même au cours des messes de mariage. Affaire de microclimat, susurre l'office du tourisme de Virton. Autant vérifier sur place s'il y a des mirabelles, des orchidées, et puis des cigales qui déroulent des chansons d'amour provençal... Le prospectus touristique dévoile une jeune femme sans minceurs inutiles, les joues en forme de pommes, la gorge imitant une cuesta - front abrupt et versant en pente douce - la lèvre rincée au cidre. Le verre prêt à être choqué, clin d'oeil vers le spectateur, semble une incitation à la villégiature intime".

Son livre "L'été sous un chapeau de paille"                                       

Voici le dernier livre de l'écrivain et professeur belge Alain Bertrand, né à Gand en 1958 et décédé à Bastogne en 2014. Dans sa bibliographie, on trouve des romans ("Massacre en Ardenne", "Le lait de la terre", p.ex.), trois essais (sur Georges Simenon, Maigret et Jean-Claude Pirotte), de la prose et des récits. C'est aussi le 20ème ouvrage de la collection "Plumes du Coq" qu'il dirigeait avec Christian Libens au sein des éditions Weyrich.

"L'Eté sous un chapeau de paille", ce sont 37 chroniques de vacances qui nous rappellent des anecdotes, des histoires drôles et des mésaventures qu'on a parfois également rencontrées. Voici quelques extraits :

"Alors que Dieu crie dans le désert, le GPS susurre dans les embouteillages. Sa diction est celle d'une conseillère conjugale. Il ne lui manque que la boîte à mouchoirs à côté du volant pour jouir de toute son efficacité. Les papas agacés par leur progéniture ceinturée à l'arrière du véhicule feraient bien de s'en inspirer. Le GPS articule les mêmes répliques sur un ton modéré autant de fois que nécessaire. Il contribue à rectifier les erreurs de trajectoire avec une patience de confesseur. Un sang-froid mâtiné d'un zeste de douceur lui tient de pédagogie".

"Tout va pour le mieux dans le meilleur de la Provence :  il faut le proclamer urbi et orbi, le griffonner au dos des cartes postales, le communiquer par SMS à ses potes, le jeter à la gueule des collègues dès son retour au boulot. Même ma femme était super, comme au premier jour, surtout quand elle s'est mise à ressembler à une olive de Nyons. Au point qu'on a fait l'amour, si, si, l'amour à la provençale, au cours de la sieste, et si bourrés au pastis que j'ai cru que c'était une partouze, avec sa sœur jumelle. Et après? Disons que je suis rentré dans le ciment frais, comme un coureur de fond de classement, au Tour de France. Plus je m'épongeais à l'eau, moins je voyais la route".

"Le bronzage n'est rien s'il est accompagné de ces gloussements de plaisir qui font le sel des vacances. Au contraire du sédentaire, qui a si peu de chose à raconter, l'estivant porte l'adjectif et l'adverbe au pavois. Dès son retour d'Espagne, le bureau, l'atelier résonnent de cent feux d'artifice, de mille points d'exclamation, de cent mille clichés qui bruissent du chant des grillons, des vagues, des guitares et des voluptés. C'est pour ces minutes de gloire qu'on part se ruiner à l'étranger, pour ces secondes où les autres nous écoutent répandre des bonheurs qu'ils n'ont pas connus et que la vie leur refusera. Les congés payés sont un rite, comme allumer sa télévision ou pousser un caddie au supermarché. Avant de réenfiler ses habits d'esclave et de s'en retourner, voûté comme un fouet, au comptoir, à l'usine, dans la salle des profs".

"A peine réveillé par des cloches ou des coqs en crise de nerfs, l'homme s'arrache de sa nuit blanche et s'en vient risquer une congestion au-dessus d'un évier jauni et crevassé. Barbe naissante et gros pull, il enfume la salle à manger avec du bois mort et des bûches éclatées à la cognée dans l'air glacial de novembre. Car rien ne fonctionne, c'est l'apanage de la seconde résidence. Le robinet crache une eau rouillée, les fusibles grésillent et çà sent le brûlé, çà empeste la fumée, çà épluche une à une les diverses couches de papier peint".

mercredi 29 juillet 2026

"Inventaire des petits plaisirs belges" (Philippe Genion)

 


Présentation de l'auteur :  Philippe Genion est né en 1962. Gros et fier de l'être, il n'est pas épicurien mais épicu-tout et aime qu'on le définisse comme un "passeur de plaisirs". Belge, Européen, il a été en vrac :  oenophile, naturaliste, journaliste, animateur radio, star du rock industriel, artificier, critique gastronomique, éditeur de magazines, producteur de vidéos, de concerts et de conventions, homoriste, acteur, a fait un peu de scène et de télé, et maintenant, en plus, il écrit!

Présentation du livre :  Déguster les premières moules de la saison, vénérer les chapeaux d'Amélie Nothomb, se moquer du Luxembourg, mâchonner goulûment des Chokotoff, être réveillé par le premier tambour du carnaval :  quel bonheur d'être Belge et de pouvoir savourer tous ces petits plaisirs! Et pour ceux qui n'ont pas cette chance bénie, il suffit de se laisser gagner par la belgitude. Ce livre vous fera mourir de rire ou de plaisir, c'est selon. Et si ce n'est déjà pas le cas, vous demanderez vite la nationalité belge!

Table des matières du livre :
- Le sucre en poudre sur le T-Shirt après la gaufre de Bruxelles
- La famille royale
- La cassonade
- Lou, Marcel, Plastic et Patrick
- Les premières moules
- Le Meyboom
- Le carpaccio de Maredsous
- Entendre le Grand Jojo un jour de déprime
- Les Chokotoff
- La balle pelote assise
- Arnologie
- Essayer d'écouter le discours royal le 20 juillet
- La goutte du cuberdon qui coule après qu'on a mordu le bout
- Bossemans et Coppenolle à la télé
- Les jets de houblon quand on ne les attend pas
- Monnonkk et Matante
- Les chapeaux d'Amélie
- L'accident de Chokotoff
- L'hiver
- L'été
- Les chanteurs italiens belges (ou belges italiens, c'est selon)
- Les doigts dans la sauce des frites
- Se moquer, entre nous, des autres pays
- Les Diables Rouges
- L'enterrement de Matî l'Ohê
- Jannin et Nous
- Ouinbledon
- Le rouge et le jaune
- L'Eurovision 1986
- Peler le papier métallisé des Chokotoff
- Se moquer du Luxembourg
- Arlette, Maryse, Paul et Edgar
- Le Doudou
- Le taux de trempage du speculoos
- Luc, Eddy, Roger et les Diables
- Les caricoles à la foire du Midi
- Toots
- Se moquer des Hollandais
- Le chocolat
- Le biessathlon moderne
- Les larmes de Luc Varenne
- La deuxième gorgée de bière
- La côte belge
- La croûte du pain des aïeux
- Les cris de Roger Laboureur
- La bière qui colle sous les pieds
- Marc Aryan
- Le premier tambour du carnaval qui vous réveille
- Les Orvaux

Extraits des chapitres sur l'hiver et l'été :

"L'hiver est devenu une période tellement courte que cela en devient de manière évidente un "petit" plaisir belge. En Belgique, les périodes enneigées sont quasiment aussi rares que les moments empreints de gentillesse télévisée chez Alain Juppé. On peut raisonnablement dire que l'hiver en Belgique dure, selon les années, entre trois jours et une semaine et demie. Et chaque année, la neige prend le peuple par surprise et dès le deuxième jour de gel (terme utilisé dès que l'on est sous les 5°C), des hordes de Belges en panique se ruent dans les magasins afin d'y acheter des pneus neige, du sel, des pelles et un traîneau pour le gamin, qui leur seront totalement inutiles un petit quart de lune plus tard. Et bien évidemment, les Belges se plaindront immédiatement des inconvénients du froid, du verglas, des congères formées par leurs congénères à coups de pelle en fer-blanc de chez Leroy-Berlin, alors que paradoxalement, ils paieront 740 euros pour leur forfait hebdomadaire au ski quelques mois plus tard, d'où ils reviendront avec le visage tout orange et le pourtour des yeux tout blanc, une jambe dans le plâtre et 5kg de tartiflette dans le gras des hanches".


"L'été est devenu une période tellement courte que cela en devient de manière évidente un "petit" plaisir belge. En Belgique, les périodes ensoleillées sont quasiment aussi rares que les moments empreints de charisme chez François Hollande et Angela Merkel (ou pire, les deux ensemble). On peut raisonnablement dire que l'été en Belgique dure, selon les années, entre trois jours et une semaine et demie. Et chaque année, la chaleur prend le peuple par surprise et dès le deuxième jour de canicule (terme utilisé dès que l'on dépasse les 22°C), des hordes de Belges en panique se ruent dans les magasins d'électroménager afin d'y acheter des ventilateurs ou des appareils d'air conditionné mobiles qui leur seront totalement inutiles un quart de lune plus tard. Et bien évidemment, les Belges se plaindront immédiatement du poids de la chaleur, de la sueur, des coups de soleil, des guêpes et de toutes les conséquences de cette chaleur pour laquelle, paradoxalement, ils dépenseront 420 euros sur Liberty TV ou via le foldair de Jet-Er et pour 15 jours all-in en Turquie, suite avec balcon et vue sur la station d'épuration".


"Mais avec le temps, comme dans tout, pour être heureux dans la vie, il faut se contenter de ce que l'on a. Alors, comme on dit chez nous, "on fait avec", été comme hiver!".

Extrait du chapitre sur les Chokotoff :

"Il y a des plats qui définissent la Belgique :  le waterzooi, le moules-frites, les carbonnades. Il y a aussi des produits emblématiques de notre pays :  le chicon, la frite, puis la gaufre, le speculoos et enfin, l'incontournable, le magistral Chokotoff. Créé par la célèbre marque de chocolats "bien belges" Côte d'Or, dont l'usine parallèle à la gare du Midi, embaumait tout le quartier d'odeurs orgasmiques de cacao, enivrant dans "mes" années septante et quatre-vingt les postpunks et autres fans de new wave se rendant à pied de la gare au mythique Plan K pour y voir Echo and Nico, Soft Verdict (oui, que des légendes, humf) ou encore lancer des tomates sur le pauvre Georges Lang. Marque à l'emblème pachydermique bien colonial, Côte d'Or a introduit le Chokotoff sur le marché en 1934. Il ne s'agit pas d'une praline, mais plutôt d'un bonbon, et plus précisément d'un caramel :  un cœur de caramel aromatisé au chocolat noir, dur (mais pas trop), de forme parallélépipédique de 30mmm x 15mm x 15mm, enrobé d'une sorte de croûte de chocolat noir. Le nom provient en fait d'une contraction des mots "chocolat" et "toffee". Certains prétendent que son inventeur aurait aussi voulu faire un jeu de mots avec "tof" qui signifie super, très bon ou excellent en brusseleir. On ne le saura jamais, mais ce que l'on sait, c'est que c'est bon. Et tof. Dès qu'on le met en bouche, le chocolat noir fond et le caramel ramollit. A ce moment, il est très important de conserver le contrôle de ses mâchoires. En effet, l'effet du chocolat fondant sur les papilles gustatives peut provoquer un réflexe maxillatoire immédiat qui peut conduire au pire :  l'accident de Chokotoff!". 

Extrait du chapitre sur le chanteur Arno :

"Arno est devenu le Gainsbourg belge, le Tom Waits belge, par défaut aussi le Bashung belge, un symbole de la Flandre sympa et de la belgitude de fin de soirée, de fin de nuit, voire de début de matin. Arno, c'est aussi quelqu'un de réellement gentil, de totalement attachant avec qui j'ai eu la chance de trinquer plus d'une fois. A travers un verre de bière, son regard et son sourire se multiplient, comme la lumière blanche se divisant en un arc de couleurs à travers un bloc de cristal ciselé. Il s'illumine. Il irradie (...)  Arno est le Grand Canyon de la musique belge. Outre un monument artistique, il est un humain clairvoyant, critiquant ouvertement les flamingants, les régionalistes et les extrémistes séparatistes, au point que plusieurs pétitions réclament de manière symbolique qu'on le nomme premier ministre! Arno représente avec brio notre pays, son unité, sa complexité et ses différences à la fois. Dans ses yeux brillants d'émotion, de rire, mais surtout de bon sens mêlé d'espièglerie, on voit se refléter nos souvenirs de concerts, de bars et de cafés, de soirées autour d'une table, à refaire le monde. On y voit nos joies, nos peines, nos espoirs, nos envies, notre émotion d'être belges et d'en être fiers".