mercredi 26 juin 2013

Interview d'Amélie Nothomb

                                                                                   

A l'occasion de sa participation au Marathon des Mots de Toulouse du 27 au 30 juin (www.lemarathondesmots.com), Amélie Nothomb a répondu aux questions du magazine "Point de Vue" :

"Vous relisez-vous à voix haute quand vous écrivez?
- Surtout pas : je ne supporte pas ma voix. A l'intérieur de ma tête, j'ai une autre voix que j'appelle ma voix intérieure dont le son est extrêmement différent du pitoyable organe que vous entendez. Dans ma tête, j'ai l'instrument que je veux. Je peux donc juger mes livres avec un instrument correct.

- Comment définiriez-vous cette voix?
- C'est une voix qui est à peu près le contraire de celle que vous entendez : elle est extrêmement grave, extrêmement mesurée. La voix dont je me sers pour vous parler est trop soprano à mon goût, trop métallique : si le compartiment couverts du lave-vaisselle pouvait parler, çà donnerait à peu près çà.

- Aimez-vous être lue?
- C'est toujours mieux d'être lue par quelqu'un d'autre, même si c'est quelqu'un dépourvu de talent. Mais il est arrivé combien de fois que des gens de grand talent me lisent et alors, j'atteins le sommet de la jouissance!

- Avez-vous déjà eu un sentiment d'étrangeté en entendant quelqu'un vous lire?
- C'est le meilleur : la bonne étrangeté. Et c'est d'ailleurs le but... Car le texte doit perdre cette horrible odeur qui est la sienne. Quand le texte ne sent plus soi, le but est atteint, c'est merveilleux.

- Est-ce que cette "odeur" a changé en 20 ans?
- Pas tellement. Finalement, il faut toujours un petit peu la même chose. Il faut un long sas de décontamination pour que mon texte cesse d'être irrespirable pour moi. L'odeur de moi est irrespirable. Quand beaucoup d'années ont passé, le texte perd l'odeur de son auteur, il devient beaucoup plus agréable.

- Parce que c'est plus universel, neutre?
- Ca n'est jamais neutre, mais il n'y a plus ce côté "Hou, çà me prend à la gorge, je ne peux plus supporter".

- Le Marathon des Mots célèbre vos 20 ans d'écriture. Ont-elles été conformes à vos attentes? Avez-vous eu des surprises?
- Je n'ai eu que des surprises, je n'avais aucune attente. C'était déjà miraculeux pour moi qu'un éditeur, à plus forte raison un grand éditeur, veuille bien de l'humble Belge que je suis. Franchement, je n'aurais jamais imaginé qu'il y aurait une suite au 1er septembre 1992, date de publication d' "Hygiène de l'assassin". Pour moi, c'était un merveilleux miracle qui allait durer deux mois.

- Combien de manuscrits avez-vous sacrifiés en 20 ans?
- "Sacrifier", çà n'est pas du tout le mot. Le premier but de l'écriture n'est pas la publication. Le but de l'écriture est très mystérieux. C'est une quête aveugle. La publication est un accident par rapport à l'acte d'écriture. Les chiffres parlent : je suis en train d'écrire mon 76ème roman. Or, j'en ai publié vingt...

- Vous n'écrivez donc que pour vous?
- Bien sûr. Accidentellement, il peut m'arriver  la re-lecture d'un manuscrit de me dire : "Tiens, celui-là, peut-être, je le montrerai". Mais au moment de l'écriture, il est impossible de penser à être lue. En tout cas, pour moi, çà me bloquerait complètement.

- Quels sont vos critères de publication?
- C'est très flou. Je vais être forcée de créer un horrible néologisme : c'est le critère de "partageabilité". Il s'agit de trouver ce qui est partageable ou non. Il faut que çà ne traite pas uniquement de mes obsessions.

- Y a-t-il des histoires que vous vous interdisez d'écrire?
- Non. Il y a des histoires que je n'ai pas envie d'écrire : tout ce qui pourrait être vulgaire, au-dessous de la ceinture...même si je n'ai rien contre le sexe, bien au contraire!

- Votre dernier livre, "Barbe Bleue", en témoigne d'ailleurs?
- C'est vrai. La façon dont se pratiquent les scènes sexuelles dans la majorité des romans modernes, ce n'est pas que cela me choque, c'est simplement que je me demande :  "quelles sont ces étranges recettes de cuisine qui, pour moi, ne correspondent à rien?". Quand le langage ne convient pas, c'est hors sujet.

- Quel programme pour les 20 prochaines années?
- Il n'y a jamais eu de programme. L'absence de programme restera certainement la même.

- Vous êtes quand même d'une régularité impressionnante?
- Cette régularité donne l'impression d'une visée à très long terme, mais elle n'a qu'un seul but : me permettre de survivre jusqu'au lendemain. Chaque matin, je me réveille dans un tel état de crise que si je m'astreins à une telle discipline, c'est vraiment pour survivre à très court terme".

dimanche 23 juin 2013

Actualité de Carine-Laure Desguin

                               Résultat d’images pour photo Carine-Laure Desguin             

La lecture de "Vieillir sans toi" de Michel Cyprien en 2007 redonne l'envie d'écrire à Carine-Laure Desguin, une infirmière à domicile de la région de Charleroi née en 1963 ("L'écriture, c'est chez moi comme des vents qui déboulent et qui soufflent tellement fort que rien ne leur résiste" , a-t-elle un jour répondu en interview). Elle écrit "Rue Baraka", un roman qui raconte la rencontre entre Tarek, déconnecté de la vie et des autres ayant un regard désabusé sur tout, un vieux peintre au regard enfantin et sa compagne Clara. Le manuscrit est accepté par les éditions Chloé des Lys. Afin de se faire connaître, Carine-Laure crée son blog en 2009 :   http://carinelauredesguin.over-blog.com . Son premier roman sort l'année suivante.

En juin 2010, elle accepte de répondre à mes questions :   http://carinelauredesguin.over-blog.com/article-un-amoureux-des-auteurs-belges-de-la-belgique-et-51672960.html . Et la presse régionale parle, elle aussi, de son travail.                                            
                                                                       
Trois ans après l'interview qu'elle m'avait accordée, Carine-Laure poursuit son parcours littéraire. En 2012, les éditions Chloé des Lys ont sorti son deuxième roman, intitulé "Les enfants du Grand Jardin". Dans ce grand jardin, des enfants venus de partout apprennent à vivre. Guidés par deux fées au sourire divin, ils s'initient à la langue que tout le monde comprend, celle qui parfume toute la planète. Emportées par cette histoire surréaliste, les deux fées gagneront-elles leur audacieux pari?

Carine-Laure participe à de nombreux concours qui lui ont offert plusieurs récompenses :  3ème prix du concours de poésie des Mutualités Socialistes de Charleroi pour son poème "L'arrivée", 2ème prix du concours de textes érotiques du cercle littéraire montois Clair de Luth pour son texte "Sans jamais rien se dire", 1er prix du concours de poésie moderne de Prom-Auteur pour son poème "Les éclectiques libertés", 3ème prix du concours de la Maison de la Francité à Bruxelles pour son texte "Plus tard, Goran sera...".  A l'étranger, elle fait partie des 30 auteurs choisis (parmi 700 textes reçus) par les chemins de fer suisses pour un ouvrage collectif ayant le train comme thème et distribué gratuitement dans les gares suisses, et elle a reçu le 1er prix du concours international de poésie "L'encre bleue" à Cavalaire-sur-Mer.        
                                         
Il y a quelques semaines, elle vient d'être admise au sein de l'Association des Artistes de Thudinie.

Parmi ses nombreux projets culturels, citons la préparation de l'adaptation théâtrale de "Rue Baraka" et la sortie de "Spirales urbaines" (éditions Chloé des Lys), un recueil d'une soixantaine de poésies.  Bref, on n'a pas fini d'entendre parler de Carine-Laure Desguin...                             

samedi 15 juin 2013

Prix littéraires 2013 de la Fédération Wallonie-Bruxelles

Prix triennal de prose en langue régionale endogène (2500 euros) :
Il récompense, tous les trois ans (en alternance avec le prix triennal de poésie et le prix triennal d'écriture dramatique en langue régionale endogène), un texte en prose rédigé dans l'une des langues régionales de la Fédération Wallonie-Bruxelles. Le prix est attribué sur proposition d'un jury composé de cinq membres du Conseil des langues régionales endogènes. Le lauréat 2013 est le recueil "Doze fèmes" de Joël Thiry, né en 1957. Auteur de nouvelles, de bd et de livres culinaires en langue wallonne, il est aussi professeur de français et administrateur-délégué du Musée de la Parole en Ardenne.

Prix du rayonnement des Lettres Belges (4000 euros) :
Décerné pour la première fois en 1998, il récompense une personne de nationalité étrangère qui, dans son pays, a œuvré à la promotion de la littérature de la Fédération Wallonie-Bruxelles. Le lauréat 2013 est Arnaud Rykner pour l'ensemble de son travail. De nationalité française, professeur de la Sorbonne Nouvelle, il a consacré de nombreux travaux à l'œuvre de Maurice Maeterlinck, notre Prix Nobel de littérature.

Prix triennal du roman (8000 euros) :
Il récompense, tous les trois ans (en alternance avec le Prix triennal de poésie et le Prix triennal de théâtre), un auteur pour un roman publié. Le lauréat 2013 est "La vérité sur Marie" de l'écrivain et cinéaste belge Jean-Philippe Toussaint. Né à Bruxelles en 1957, on lui doit notamment "La télévision" (Prix Rossel 1997), "Faire l'amour", "Fuir" (Prix Médicis 2005), "La vérité sur Marie", "L'urgence et la patience", etc.

Prix Paroles Urbaines (1500 euros chacun) :
Depuis 2011, ils récompensent les écritures urbaines dans les catégories Slam, Spoken Word (texte scandé avec musique) et Ecriture Rap. Le prix Slam a été remis à Joy. De son vrai nom Gioia Frolli, elle est étudiante en langues et littératures romanes, slameuse active sur les scènes depuis un an. Le prix Spoken Word a été décerné au poète et dessinateur Carl Roosens, dont l'écriture est un mélange entre poésie scandée, électronique, hip-hop et fanfare décalée. Le prix Ecriture Rap a été remporté par Tonino, né Antonin El Hadj, membre du collectif hip-hop Trafiquants d'Arts. Ses thèmes de prédilection : la nuit et ses possibles, la musique comme métaphore de la liberté.

samedi 1 juin 2013

"Lovebirds : récits de mal d'amour" (Edmée De Xhavée)

 Née à Verviers en 1948, Edmée De Xhavée a grandi en écoutant les récits des vies de ses grands-parents et grands-oncles qui ont vécu en Argentine, en Uruguay et en Australie. Après avoir effectué une partie de ses études à Verviers, elle s'oriente vers les arts décoratifs à Bruxelles. A son tour, elle a vécu plusieurs années dans le sud de la France, en Italie et dans le New Jersey, avant de revenir s'installer en Belgique. Après le lancement de son blog http://edmeedexhavee.wordpress.com , les Editions Chloé des Lys publient ses romans "Les Romanichels" (paru en 2009) et "De l'autre côté de la rivière, Sibylla" (paru en 2011), qui racontent des histoires de famille et montrent comment la jeune génération s'est affranchie des conventions de l'hypocrisie qui régnaient dans certaines couches sociales afin de mener leur vie comme elle l'entend.

Edmée De Xhavée nous propose cette fois un recueil de huit nouvelles préfacé par le journaliste et écrivain Luc Beyer de Ryke :   "L'auteur, me semble-t-il, ressent profondément le tragique de l'existence. Mais, à l'encontre de la sentence shakespearienne selon laquelle le monde, ce théâtre où chacun joue un rôle, serait une succession pleines de bruit et de fureur et qui ne signifient rien, Edmée De Xhavée laisse transparaître, au bout du jeu, l'idée d'une rémission. Dans plusieurs des nouvelles qu'elle nous propose, ses personnages, en raison des circonstances et après bien des péripéties, se sauvent par une sorte de rachat. L'épilogue réconcilie avec la vie".

Ces huit nouvelles sont bien écrites et nous parlent d'amours, des non-dits, des secrets de famille. Les personnages sont Mr et Mme Toutlemonde et leurs histoires pourraient arriver à chacun d'entre nous. On "retrouve" ici et là certaines de nos connaissances. Dans son écriture, Edmée De Xhavée fait preuve d'originalité :  proposition de plusieurs scénarios dans "Un dimanche en famille" ; temps remonté et points de vue alternés des différents personnages dans "L'amour d'une mère". Bien sûr, les nouvelles qu'on apprécie ont un côté frustrant car elles finissent trop vite.

Voici les 4 nouvelles que j'ai beaucoup apprécié :  "La joie de Chérie", "Un amour d'amnésie", "Carte numéro 13 La Mort" et "L'amour d'une mère". Les quatre autres nouvelles m'ont moins attiré mais tout cela est subjectif et varie d'une personne à l'autre. Bonne continuation à Edmée De Xhavée!

Par ailleurs, le prix de ce livre (28,40 euros) est excessif.

P.S. Cliquez ci-dessous sur "De Xhavée Edmée" pour retrouver mes autres articles sur cet auteur.                                                                                                                         

dimanche 19 mai 2013

10ème Festival International et Marché de Poésie à Namur

Pour la 10ème année, la Maison de la Poésie à Namur (www.mplf.be) organise un Festival International et un Marché de Poésie du 19 au 23 juin 2013. De nombreuses rencontres/lectures ont lieu dans différents endroits de la ville (la bibliothèque communale, la Maison de la Culture, les librairies Point Virgule et Papyrus, p.ex.). Le vendredi, une croisière/excursion littéraire a lieu le long de la Meuse de Namur à Charleville-Mézières, où se trouvent la maison natale et la tombe d'Arthur Rimbaud.

Le Marché de Poésie se tiendra samedi et dimanche à la rue Fumal (parmi les éditeurs représentés :  L'Arbre à Paroles, Le Coudrier, Francophonie Vivante, Chloé des Lys, Maelström, Bleu d'Encre, Traversées, Couleur Livres, Esperluète, Le Taillis Pré, Tétras Lyre, etc.).

Parmi les poètes belges francophones invités, citons l'un des plus jeunes : Eric Piette. Né à Charleroi en 1983, il est licencié en philosophie morale et agrégé de l'Université Libre de Bruxelles. Il vit de métiers aléatoires, de voyages et d'écriture. De 2008 à 2012, il a été vice-président de l'Association des Amis d'André Dhôtel. Son premier livre, "Voz", publié aux éditions Taillis Pré, a obtenu le Prix Gros Sel du Public 2012 et le Prix Nicole Houssa 2012 de l'Académie Royale de Langue et de Littérature françaises de Belgique. En 2013, avec Daniel Simon, Eric Piette a repris le co-pilotage de la revue "Les Feuillets de corde".

Dimanche de 16h à 17h, le numéro "Le Pot Belge" (consacré à la poésie belge francophone et néerlandophone) de la revue Deus Ex Machina sera présenté avec des lectures par les poètes néerlandophones Benno Barnard, Johan De Boose, Lies Van Gasse et Michaël Vandebril. Plus d'infos sur ces quatre auteurs :

- Benno Barnard :  né en 1954 aux Pays-Bas, Benno Barnard est poète, essayiste, écrivain de théâtre et traducteur. Fils du poète Guillaume van der Graft, il vit depuis 1976 en Belgique. Il a reçu divers prix littéraires d'envergure et est un invité régulier des festivals internationaux de poésie.

- Johan de Boose :   né en 1962 à Gand, Johan de Boose a obtenu un doctorat en philologie slave avec une étude sur le dramaturge Tadeusz Kantor. Il a d'abord travaillé une dizaine d'années dans le monde du théâtre, ensuite en tant que programmateur littéraire à la radio flamande. Ses publications sont imprégnées de ses longs séjours en Russie et en Pologne.

- Lies Van Gasse :  Lies Van Gasse est née en 1983 à Sint-Niklaas en Flandre orientale. Elle a fait des études de graphisme/illustration à l'Académie Sint-Lucas à Anvers. Ensuite, elle s'est spécialisée dans la peinture à l'Academia di Brera à Milan, où elle a reçu le titre de Maître en Arts Plastiques. Depuis 2005, elle a fait des expositions, tout en écrivant de la poésie. Avec son deuxième recueil "Sylvia" paru en 2010, elle invente le poème graphique.

- Michaël Vandebril :  né en 1972, Michaël Vandebril vit et travaille à Anvers où il est responsable depuis 2003 de la politique communale des Lettres. Grâce à son action, Anvers a été nommée Ville Mondiale du Livre en 2004 par l'Unesco. Il programme les Donderdagen van de Poëzie (Jeudis de la Poésie), ainsi que le Festival International de Poésie Felix Poetry. En 2011, il a constitué l'anthologie de la 5ème Nuit de la Poésie, dont il était le responsable. Depuis 2011, il fait également partie de la rédaction de la revue "Deux Ex Machina".

Enfin, le 10ème Festival International et Marché de Poésie se clôturera le dimanche à 20h par un spectacle poético-musical intitulé "Canopée".

mardi 30 avril 2013

"Bouillon, la Semois" (Jean-Marc Buchet et Maurice Pirotte)

                                                         
                                                 Couverture
Ce très bel album-photos nous emmène le long de la vallée de la Semois, une rivière du sud-est de la Belgique qui traverse la cité historique et touristique de Bouillon. Le photographe Jean-Marc Buchet a choisi comme point de départ un poème sur la Semois de l'écrivain bouillonnais Maurice Pirotte. Chaque strophe de son poème est illustrée d'une photo de Jean-Marc Buchet.

Voici ce poème sur la Semois :

     "Pour parler de la Semois, j'ai besoin de longs bras...
     rêve mystère qui convienne à la candeur d'un tailleur d'images.
     Belle comme pour un premier bal et joie vers moi-même,
     elle passe à chair ardente, maîtresse...
     De quoi s'acoquiner aux orgueilleux soleils!
     Si les touristes, attardés à ses charmes, la déshabillent du regard,
     c'est qu'elle a quelque chose d'indéfinissable, d'irrésistible
     comme flux et reflux de désirs inouïs.
     La Semois, une belle histoire d'amour entre le ciel et la terre
     avec des compagnons qui font flamber le regard.
     Le château du père des croisés,
     les maisons ajustées au terrain inégal
     et le vieux savoir des forêts tout autour!
     Et donnent le rêve, figures nombreuses au silence.
     Grande fille sérieuse,
     un peu mondaine dans la traversée de Bouillon, notre Semois.
     Mais suivons-la dans les rutilances de son vagabondage.
     Elle saute un barrage, s'écorche les genoux au schiste noir
     et disparaît dans un poème envahi du déhanchement des chênes.
     Nous retrouvons cette coureuse de prairies et de terre remuée
     dans la prodigalité du silence et des ombres au lieu-dit La Grotte.
     Là, c'est l'instant de Dieu, elle ralentit son cours
     pour nous dire qu'elle se sent bien dans la prière.
     Puis, elle repart, salue au passage
     les campeurs, bûcherons, pêcheurs, les cisterciennes de Cordemois.
     Elle saute de roche en roche avant de retrouver
     les joncs et les saules inséparables de sa bohème.
     Et nous voyons cette grande fille un peu dingue
     saoulée d'un vin clair descendu des collines
     traverser les prés du Moulin de l'Epine.
     Un décor de western
     où il ne manque que les cow-boys et le saloon de la chevauchée fantastique
     et puis reprend le jeu des amours exaltantes
     sous l'escorte virile de rochers en surplomb.
     Plus loin vers Corbion,
     notre Semois s'enfonce dans le génie affectueux de la nature.
     C'est là qu'elle mettra à nu les racines traçantes des sapins
     qui pour elle jouent à la pagode d'opérette.
     Ajoutez donc à cet amour trafiqué de ciel
     l'énergie sauvage de collines aux reins immenses
     et les forêts où les filles dans les bras des garçons
     se sentent presque femmes...

     Et vous aurez alors un poème qui n'en finira de s'inventer
     au pas lentement cadencé de la vie, de l'espace et du temps".

mardi 23 avril 2013

Alain Berenboom et les éditeurs

Voici ce qu'a confié l'écrivain belge Alain Berenboom à la revue "Le Carnet et les Instants" qui l'interrogeait sur ses relations avec les maisons d'édition.

Editions du Cri et Ramsay :   "Quand je termine "La position du missionnaire roux", je l'adresse d'abord à un éditeur français qui, horrifié, me le refuse trouvant qu'il est d'un racisme épouvantable. C'était mal parti et j'avais du mal à imaginer que les gens puissent prendre au premier degré ce que j'avais écrit. C'était sans doute une attitude très française. Dans la foulée, j'en parle à une amie qui travaille comme libraire chez Tropismes, Manuela Federico, qui me propose de faire lire le manuscrit à Christian Lutz, des éditions du Cri. Celui-ci m'a rapidement téléphoné en proposant de le publier. Mon aventure a ainsi commencé par un malentendu étonnant, dû sans doute au côté pied-de-nez impertinent et moqueur de ma démarche, relativement absent à l'époque dans la littérature française. Celle-ci a malheureusement toujours été très étiquetée. Si on a l'étiquette "littérature", on doit écrire de la littérature ; si on a l'étiquette "polar", on doit publier du polar, etc. Il n'est pas question de passer de l'un à l'autre. La littérature humoristique, quant à elle, n'existait pas. En Belgique, on est plus ouvert au transgenre, à la possibilité de passer d'un genre à l'autre, de jouer sur la dérision qui est notre fond de commerce. Sorti en décembre 1989, le roman a très bien marché et il a intéressé, ce qui est le comble, une éditrice française, Régine Deforges des éditions Ramsay. En 1990, le roman reçoit aussi une très bonne presse en France, dont un article dans "L'Express" qui saluait la présence d'un roman ironique et humoristique dans la rentrée française, en précisant immédiatement qu'il était l'oeuvre d'un Belge, bien évidemment!                       

Pour mon roman "La table de riz", Le Cri et Ramsay ont pris un accord entre eux, étant entendu que le livre sortait sous couverture Le Cri en Belgique et sous couverture Ramsay en France, avec une illustration différente. Pour l'édition belge, j'avais suggéré à Christian Lutz une photo tirée d'un vieux film chinois des années 30, en lien avec une partie de l'histoire. Ramsay la trouvait désuète, pas assez accrocheuse et ils ont réalisé une couverture qu'ils estimaient plus moderne, en couleurs. Ramsay ayant ensuite déposé son bilan, je me suis retrouvé sans éditeur en France, mais j'avais gardé un très bon contact avec Christian Lutz. Comme il avait pris le risque de publier mon premier roman et assuré sa sortie, j'ai continué à lui faire confiance. Je lui ai naturellement apporté mon manuscrit suivant, "Le pique-nique des Hollandaises". Il y avait une cohérence à poursuivre la collaboration avec Christian, même si manquait le pan français via la coédition". 

Editions Verticales :   "J'avais été très content du travail de Christian Lutz et des contacts noués avec Ramsay. Mais comme tous les éditeurs belges, Christian Lutz était confronté à des problèmes d'existence en France, de diffusion et de distribution, mais aussi de promotion auprès des critiques ou des libraires français pour lesquels les auteurs belges restent une curiosité exotique, mis à part quelques exceptions qui sont vite francisés comme François Weyergans ou Dominique Rolin. Nos auteurs ont beaucoup de mal à exister avec leur univers personnel sur le territoire français. Et comme les éditeurs belges n'ont pas l'importance économique de certaines maisons françaises, nous souffrons d'un double handicap. J'ai eu envie d'essayer une maison d'édition française pour voir ce que cela allait donner, si je pouvais faire mon trou en France. Verticales a édité mon livre "La Jérusalem captive" en 1997. Il a bien marché et se trouve toujours à son catalogue". 

Editions Flammarion :   "Une collaboratrice de Flammarion me demande si je serais intéressé d'écrire un livre sur la Belgique. A l'époque, notre pays commençait à intéresser les Français suite aux remous politiques liés à l'ascension irrésistible du Vlaams Blok. La question de l'éclatement de la Belgique était déjà dans l'air. Je me suis mis à travailler à ce livre, et, très vite, me suis rendu compte que si j'aime écrire des chroniques politiques comme je m'y attèle dans "Le Soir" depuis des années, écrire des essais ne me correspond pas. J'ai donc proposé à l'éditeur de transformer l'essai en fiction, pour raconter l'histoire de l'intérieur et de manière décalée. Malheureusement, l'éditeur n'embraie pas à cette idée d'un roman. Heureusement pour moi, la directrice générale de Flammarion, était à l'époque une femme d'origine belge. Danielle Nees, sortie de Solvay, passée par Hachette puis Flammarion. Elle se montre intéressée par mon projet et me propose d'essayer sans me promettre de publication. C'était la première fois que je revenais à un sujet belge, bien que je le trouvais aussi exotique que l'Afrique ou la Chine car la Flandre était devenue tout aussi exotique".

Editions Pascuito :    "Par hasard, je croise un éditeur français qui, depuis 2004, tenait une petite maison d'édition qui marchait assez bien :  Bernard Pascuito, un éditeur fou comme moi de littérature et de cinéma américains, surtout des années 50 et 60. Nous avons vite sympathisé à partir de nos goûts communs. Je lui parle de mon roman de nostalgie sur le cinéma américain des années 50, qui tourne notamment autour de la filmographie de James Stewart. Vingt-quatre heures après que je lui ai passé le manuscrit de "Le goût amer de l'Amérique", il le prenait. Selon un rebondissement devenu une tarte à la crème dans ma vie éditoriale, Bernard Pascuito tombe à son tour en faillite. Je me retrouve à nouveau sans éditeur. Si je suis passé d'éditeur en éditeur, ce n'est pas parce que je suis un capricieux qui n'est jamais content. Au contraire, je suis un homme fidèle qui cherche une relation stable. Avec Bernard Pascuito, j'avais une vraie connivence".

Editions Genèse :   "Danielle Nees a pris le risque financier de ressortir deux précédents volumes, inaccessibles depuis la faillite des éditions Pascuito. Pour elle, le projet n'avait de sens que si on le concevait dans un ensemble. Cela m'a donné l'occasion de retoucher mes textes, car je ne suis jamais satisfait de ce que j'écris. Des lecteurs m'avaient apporté des précisions, en relevant des anachronismes par exemple. Jean-Baptiste Baronian, grand écrivain mais aussi lecteur extraordinairement attentif et magnifiquement maniaque, m'a fait une longue liste d'éléments impossibles en 1947. J'ai corrigé scrupuleusement mes erreurs en fonction de ses observations, notamment pour "Périls en ce royaume". L'éditrice est aussi intervenue sur le plan littéraire, par exemple lorsqu'il y avait une chute de rythme. Elle voulait que ce soit un manuscrit dont elle soit fière et pas une simple réédition. D'une certaine façon, on court toujours derrière de grands éditeurs dans de grandes maisons et je me rends compte que le travail que j'ai réalisé avec de petits éditeurs a parfois été plus intéressant littérairement que d'être perdu dans une enseigne prestigieuse où on s'occupe surtout des auteurs à succès. On a affaire à des gens qui soignent chaque livre parce qu'ils ne sont pas obligés financièrement de sortir quarante livres par mois. Ils travaillent véritablement avec l'auteur qu'ils ont choisi de publier, quitte à ce que cela prenne quatre mois de plus. Peu importe pour eux, car ils ne cherchent pas à être en compétition pour le Goncourt et sortir en septembre ou en novembre a peu d'importance pour eux".

Prochain livre d'Alain Berenboom à la rentrée :  "Le fils préféré du magicien" (éditions Genèse)