mercredi 19 février 2020

Jacques De Decker quitte son siège de secrétaire perpétuel de l'Académie

Afficher l’image sourceJacques De Decker est un écrivain belge né en 1945 dont je vous ai déjà parlé :  http://ecrivainsbelges.blogspot.com/2017/02/jacques-de-decker-et-les-biographies.html

De 2002 à fin 2019, il a occupé la fonction de secrétaire perpétuel de l'Académie Royale de Langue et de Littérature françaises de Belgique. Cette académie siège au palais des Académies à Bruxelles, et fête son 100ème anniversaire en cette année 2020. Depuis janvier, c'est désormais Yves Namur qui en est le nouveau secrétaire perpétuel.

A l'occasion de ce passage de flambeau, Jacques De Decker a répondu aux questions de la revue "Le Carnet et les Instants" que vous pouvez recevoir gratuitement par courrier sur simple demande auprès du Service de Promotion des Lettres de la Fédération Wallonie-Bruxelles :

"Jacques De Decker, en quoi consiste la fonction de secrétaire perpétuel de l'Académie Royale de Langue et de Littérature françaises de Belgique?
- Le secrétaire perpétuel est celui qui est en charge de la gestion et de la représentation de l'Académie. "Pas de pouvoir, un peu de savoir, beaucoup de saveur" :  cette phrase de Barthes a été ma règle de vie. D'aucuns y voient une fonction de pouvoir ; je la considère plutôt comme un instrument qu'on reçoit et qu'il s'agit d'ajuster, de raffiner en fonction des besoins que l'on capte.

- L'Académie reste une institution méconnue. Pourriez-vous nous la présenter?
- Paradoxalement, dans l'esprit des gens, l'Académie par excellence est celle des Lettres. Pourtant, le palais des Académies à Bruxelles héberge cinq académies différentes :  l'académie dite "thérésienne", généraliste ; une académie de médecine ;  l'académie des Lettres qui nous occupe plus particulièrement ; et côté flamand, l'académie généraliste et l'académie de médecine. Le corps des académies, qui est un peu l'équivalent de l'Institut en France, a été fondé à l'époque autrichienne et aura bientôt 250 ans. L'académie première est dite "thérésienne" en référence à l'impératrice Marie-Thérèse, parce que voulue par elle. Elle est installée à Bruxelles parce que c'était - on l'oublie trop souvent -  la deuxième ville de l'Empire après Vienne. Napoléon l'a balayée, au prétexte que la seule Académie se trouvait à Paris. Les Hollandais l'ont rétablie et elle est devenue belge avec l'indépendance. Au départ, elle était multidisciplinaire ; il n'y avait pas de classes. Les travaux se faisaient en français, raison pour laquelle les auteurs flamands écrivant en néerlandais se sont rapidement sentis mal à l'aise dans ce cadre. On a donc créé en 1880 une académie de littérature flamande, qui s'est installée à Gand pour marquer le coup. Les écrivains francophones, restés à Bruxelles, ont voulu leur propre académie, qui ne s'est réalisée que quarante ans plus tard, en 1920. C'est cette année-là que Jules Destrée, ministre de la Culture, des Sciences et des Arts, a émis l'arrêté royal de création de l'Académie. Avec deux intuitions géniales :   celle de l'ouverture aux femmes, qui s'est imposée dès la création de l'Académie, et celle de la francophonie avec l'élection de 10 membres étrangers.

- L'Académie fête donc son centenaire en 2020 ?
- Oui, avec de nombreux événements, notamment une exposition à la Bibliotheca Wittockiana. Cet anniversaire a d'ailleurs précipité mon départ comme secrétaire perpétuel :  je quitte la fonction pour pouvoir me concentrer sur l'organisation du centenaire. Pour l'anecdote, je suis né jour pour jour 25 ans après l'Académie,  le 19 août 1945. J'y vois comme une malédiction, l'impératif d'assumer cet anniversaire.

- Et quel est plus précisément le rôle actuel de l'Académie dont vous avez retracé l'histoire?
- Elle crée une confrérie d'écrivains, où les membres se réunissent et échangent. Son espace échappe à la puissance prioritaire du moment qui est l'économie. On peut y aborder le réel en se dégageant des lois dictatoriales du matérialisme.  Elle a longtemps été considérée comme passéiste, dépassée, mais son rôle me semble aujourd'hui essentiel, voire avant-gardiste :   dans un monde broyé par sa logique utilitariste, les académies entretiennent une flamme intellectuelle de plus en plus menacée. Nous sommes les dépositaires d'une priorité à la pensée, à la culture, une forme de vigile permanente qui rappelle au corps social quelques universaux aujourd'hui menacés tels que la beauté et la vérité.

- L'Académie française, avec son dictionnaire et ses prescriptions linguistiques, donne l'image d'une institution coercitive. Est-ce aussi la vocation de l'Académie Royale de Langue et de Littérature françaises de Belgique?
- L'Académie belge n'a jamais eu l'ambition de faire un dictionnaire. Nous sommes d'ailleurs plutôt une terre de grammairiens que de lexicologues. Plusieurs de nos grammairiens (André Goosse, Marc Wilmet) ont été académiciens. Mais nous n'avons de toute façon pas intégré l'autorité symbolique de l'Académie française, qui ne repose en fait sur rien. Nous privilégions la réflexion permanente et la vigilance sans coercition. A l'image d'André Goosse, qui était très libéral, tout en soutenant qu'une langue est en demande d'un semblant de fixité et de permanence.

- Contrairement à l'Académie française, on ne pose pas sa candidature à l'Académie Royale de Langue et de Littérature françaises de Belgique?
- Nous avons de bons contacts avec l'Académie française. Certains de nos membres sont d'ailleurs aussi membres de l'institution hexagonale. Mais une grande différence est en effet qu'on ne pose pas sa candidature pour entrer à l'Académie Royale de Langue et de Littérature françaises de Belgique :  nos membres sont cooptés. Je pense que ce mécanisme rend notre assemblée plus représentative. C'est une question qui me tient particulièrement à cœur. J'ai toujours eu une vision historique de l'institution, due sans doute à mon métier de journaliste, et j'ai peut-être imprimé cette marque en tant que secrétaire perpétuel. Il me semble essentiel que l'Académie représente ce qui se publie en Belgique, de Jean-Philippe Toussaint à Armel Job. La composition de l'Académie compte aussi des auteurs ignorés par les universités, lesquelles privilégient toujours la littérature expérimentale. Un de mes regrets est que ce qu'on appelle la paralittérature, et plus précisément la bande dessinée, ne soit pas encore entrée à l'Académie. Benoît Peeters y aurait tout à fait sa place, mais il est français et les fauteuils dévolus aux membres étrangers sont moins nombreux.

- Entretenez-vous des contacts privilégiés avec votre pendant flamand?
- Nous n'avons pas d'activités communes, mais un dialogue constant, une information mutuelle. Je siège à l'académie flamande en ma qualité de néerlandiste, j'y ai succédé à Liliane Wouters. A l'Académie Royale de Langue et de Littérature françaises de Belgique, nous avons le souci d'avoir des membres flamands et des francophones qui connaissent la littérature belge dans son ensemble.

- Selon vous, on pourrait donc parler d'une littérature belge, qui rassemblerait les œuvres écrites en français et celles en néerlandais?
- Pour moi, il y a une littérature belge qui s'écrit dans les deux langues. Cela se voit dans les thématiques abordées. De ce point de vue, Marcel Thiry et Johan Daisne sont étonnamment proches. Il y a un signifié commun à la littérature belge, dans lequel l'irrationnel, le fantastique, le réalisme magique occupent une place importante.

- Quel regard portez-vous sur la littérature belge francophone d'aujourd'hui?
- Nous pouvons nous enorgueillir d'être la région du monde qui a propulsé le plus grand nombre de mythes dans l'imaginaire collectif :   Tintin, les Schtroumpfs, Bob Morane, p.ex.  Simenon laisse par ailleurs l'une des œuvres majeures du 20ème siècle. Alors qu'on a longtemps considéré que les meilleurs auteurs belges étaient publiés à Paris, ce n'est plus le cas aujourd'hui. Chez nous paraissent des livres inattendus, surprenants. J'identifie par contre plusieurs sujets de préoccupation. Tout d'abord la manière dont cette littérature publiée chez nous circule. Le phénomène est relativement récent :   avant-guerre, des maisons comme la Renaissance du Livre circulaient dans toute l'Europe. La seconde guerre mondiale a été une cassure :  les livres français n'arrivaient plus en Belgique, où des maisons belges, surtout en paralittérature, ont commencé à proliférer. Après la guerre, les Français ont voulu que cela ne se reproduise plus et ont colonisé la Belgique avec leur production et leur distribution. Un écrivain allemand peut être indifféremment publié à Zürich, à Berlin ou à Vienne. Les Français ont intégré que d'où qu'ils viennent, ils doivent être publiés à Paris. Nous, les Belges, n'avons pas le même imaginaire collectif que les Français, mais ce que nous produisons est susceptible d'intéresser un public qui passe les frontières. Or, les livres qui paraissent chez nous n'atteignent pas ce public potentiel francophone. Ce n'est pas seulement une question d'aide d'Etat. C'est aussi lié au centralisme permanent du public français. Quand j'ai écrit "Le ventre de la baleine", on m'a dit chez Grasset que le public ne comprendrait pas la référence à l'affaire Cools, alors qu'elle n'est qu'un prétexte et non le centre de l'histoire. Le livre a été traduit en espagnol et cette référence n'a pas posé de problème!  Les auteurs québecois rencontrent le même problème en France.  Soyons justes :  le fait que la littérature publiée en Belgique ne fonctionne pas très bien en librairie nous a aussi préservés d'une vision trop matérialiste de la circulation de la littérature. Nous avons été préservés des livres écrits uniquement pour la victoire au box office et inversement, certains livres écrits et publiés chez nous n'existent que parce qu'auteurs et éditeurs ne pensent pas à faire de l'argent avec les livres. Nous sommes, par exemple, le dernier refuge de l'édition poétique francophone en Europe".

mercredi 5 février 2020

Premier poème du Poète National 2020-2021

Afficher l’image sourceVoici le premier poème de l'auteur belge Carl Norac, désigné Poète National 2020-2021 :

Poème pour l'enfant au bord d'une page

La poésie fait son nid d'une main à peine ouverte,
Elle peut suivre les lignes de la paume
Et aussi vivre dans un poing.
Elle est ce souffle inattendu qui patientait en toi,
Ce temps posé sur l'instant, mais qui dure.
Si tu veux la dresser, changer de livre,
Délaisse les gens qui veulent la définir.
Elle aura toujours le coup d'aile d'avance
De l'oiseau quand tu veux l'attraper.

Un poème ne t'attend pas
Il est là, même où tu l'ignores.
Il ne se veut pas forcément plus brillant
Qu'une bruine qui s'amuse ou un soleil qui tombe.
Un poème ne fait pas pousser les fleurs.
C'est une parole entre deux lèvres
Qui ne sauvera peut-être pas la Terre,
Mais qui s'entendra,
Se fendra d'un aveu, d'un amour, d'un combat.
Elle chantera encore quand d'autres s'agenouillent
Ou s'enfuient devant la foule des bras tendus.

Aujourd'hui, tu vas écrire, me confies-tu.
Alors, vas-y, jette-toi dans la beauté.
Au bout d'une page, ou de quelques vers,
Il y a parfois le début d'un univers.
Je te regarde :  ce matin, tu te sens si poème
Que tu crois pouvoir toucher,
Pour dire le monde,
L'infini d'une seconde.

Carl Norac

jeudi 23 janvier 2020

Eric-Emmanuel Schmitt au Forum de Liège

Le 1er février à 20h, l'auteur franco-belge Eric-Emmanuel Schmitt sera sur la scène du Forum de Liège pour une représentation de "Monsieur Ibrahim et les fleurs du Coran". A cette occasion, il a répondu aux questions des quotidiens du groupe Sud Presse :

"Depuis combien de temps donnez-vous ce spectacle?
- Je le fais depuis huit ans. C'était Francis Lalanne qui le jouait, mais les jours de relâche où il devait donner des concerts, on m'a demandé de le remplacer. J'ai accepté et j'en suis à plus de 200 représentations. Je ne le joue jamais très longtemps, mais c'est un spectacle que je porte et qui me porte. Et je crois qu'il retentit plus fort aujourd'hui qu'il y a 20 ans quand je l'ai écrit. Le texte n'a pas changé mais le contexte, oui. On a peur les uns des autres. Un texte qui célèbre la bienveillance et la rencontre d'un ado juif et d'un vieillard musulman est presque à contre-courant. Il va au-delà des étiquettes qui font des murs entre les êtres. Des histoires comme celles-là existent depuis toujours. Mais le savoir-vivre avec l'autre qui débouche à l'arrivée sur de la tendresse, ce n'est pas ce dont on parle le plus.

- Cela se passe entre un garçon (quelqu'un d'encore malléable) et un vieillard rempli de sagesse. Je vais vous choquer, mais n'est-ce pas une vision Bisounours? Entre deux adultes, ce serait peut-être impossible?
- Ca, c'est terrible. Vous le dites avec délicatesse, mais il y a de l'insulte. Nous vivons une époque qui n'est pas consciente de sa sottise. On se croit plus intelligent si on est pessimiste, et on se croit plus lucide parce qu'on voit les choses en noir!  Est-ce ça qu'on a envie de transmettre?  Les gens parlent pessimistes alors qu'ils vivent optimistes….

- L'idée de votre pièce est aussi qu'être heureux est une décision à prendre?
- Il y a un passage qui traite de ça. Je pense que la joie, ça se décide. Si on l'attend, elle ne peut pas durer longtemps. Et donc le bonheur est quelque chose qui est en notre pouvoir. 

- Monter sur scène est-il difficile pour vous?
- Je traque plus encore qu'avant, mais j'aime cette peur, elle mobilise mon énergie. Et au lever du rideau, elle s'en va. Je n'ai pas la peur du trou. Il m'en est arrivé un et là, l'auteur a sauvé l'acteur. J'ai réfléchi et je me suis rétabli.

- Un acteur occasionnel comme vous, se compare-t-il à Omar Sharif et Francis Lalanne qui ont joué le rôle?
- Omar, c'était différent, c'était le cinéma. Je l'ai adoré dans le film et nous avons eu une très belle relation. Lui et Francis sont de magnifiques acteurs. Mais je suis le seul à avoir la légitimité de la source. Pour revenir à ce que vous dites, pour le nouveau texte que je présente à Paris, je me suis dit, les critiques vont encore mégoter… Et pour une fois, c'est plutôt le contraire.

- En 2020, Schmitt, c'est le Rostand contemporain?
- On puise la force de faire quelque chose dans l'admiration qu'on porte à ceux qui le font avant vous. J'ai admiré des écrivains. Aujourd'hui, quand quelqu'un vient me trouver en me disant que mon livre lui a fait du bien, je me dis que je ne me suis pas trompé de chemin. Maintenant, un écrivain ne doit pas se juger lui-même. Il tombe systématiquement soit dans la vanité, soit dans le doute. Je ne suis pas ici pour me construire une statue.

- D'ici deux mois, vous fêtez votre 60ème anniversaire. C'est important à vos yeux ou pas?
- Il m'arrive ce qui arrive à tout homme!  Le problème de la vieillesse, c'est qu'elle ne touche que les gens jeunes. Moi, je me sens jeune, mais les autres s'en rendent de moins en moins compte. J'ai plus d'énergie qu'avant, je travaille plus vite qu'avant, c'est l'expérience!  Et j'ai découvert la joie de faire. Je pense comme Spinoza que la joie décuple le pouvoir de faire.

- Vous refaites un film bientôt?
- Je commence à y penser. J'ai des histoires en tête mais je dois d'abord les écrire. Mais j'adore me retrouver avec des acteurs sur un plateau pour un film qui est toujours l'addition des talents de chacun.

- Votre dernier ouvrage ("Journal d'un amour perdu") est consacré à votre maman. Pourquoi la première phrase fait écho à Camus?
- C'est un écho inversé. Je ne raconte pas l'étranger, mais le familier. C'est un livre sur le chagrin, mais surtout sur le dépassement du chagrin. J'ai eu la chance d'avoir eu quelqu'un d'aussi aimant et d'amoureux de la vie que ma mère". 

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mercredi 15 janvier 2020

Soirée sur la poésie belge à Namur

Le jeudi 12 mars à 20h, la Maison de la Poésie à Namur (www.mplf.be) invite Valériane Wiot, coordinatrice pédagogique chez Espace Nord, et 1es professeurs et amoureux du français à une rencontre autour de trois poètes belges (prix d'entrée : 5 euros / 2 euros pour les seniors et étudiants).

Qu'est-ce que la poésie?  Pour Norge, c'est "la langue en vie". Pour Chavée, ce n'est "pas une vache à lait". Pour Carême, c'est "montrer les fils". Trois conceptions de l'art poétique, trois auteurs belges. En publiant ces poètes et en les accompagnant d'outils pédagogiques, la collection Espace Nord entend encourager les professeurs de français à étudier la poésie belge dans toute sa diversité.

Espace Nord développe depuis quelques années une offre d'outils facilitant l'apprentissage des auteurs belges en classe, qui est adaptée aux besoins actuels du secteur :   des dossiers pédagogiques, des courts en kit, des formations professionnelles et des dépliants. Le 12 mars, Valériane Wiot présentera les spécificités de Norge ("Remuer ciel et terre"), Achille Chavée ("Ecrit sur un drapeau qui brûle") et Maurice Carême ("Nonante-neuf poèmes"), ainsi que les outils mis à la disposition de l'enseignant pour les évoquer en classe.

Cliquez ci-dessous sur "Espace Nord" pour retrouver mes autres articles consacrés à cette collection.

Cliquez ci-dessous sur "Carême Maurice" pour retrouver mes autres articles consacrés à ce poète belge.

mercredi 20 novembre 2019

Interview de Patrick Delperdange

A l'occasion de la sortie de "Coup de cœur" (éditions Mijade),  l'auteur Patrick Delperdange a répondu aux questions de la revue "Le Carnet et les Instants" que vous pouvez recevoir gratuitement par courrier sur simple demande auprès du Service de Promotion des Lettres de la Fédération Wallonie-Bruxelles :

"Patrick, tu signes ton retour dans la littérature de jeunesse. Le plaisir reste-t-il ta principale motivation quand tu écris?
- Ce l'était en tout cas jusqu'il y a peu. Bien sûr, le plaisir que j'éprouve à écrire et le plaisir que j'essaie de faire éprouver à mes lecteurs restent essentiels à mes yeux. Pour moi, le plaisir, ce n'est pas juste être réjoui par ce qu'on lit. Ce qui m'intéresse, que j'écrive pour les adultes ou les jeunes, c'est procurer des sensations quasiment épidermiques. En tant que lecteur, avoir frissonné en lisant un livre me fait penser que l'auteur a réussi quelque chose d'assez rare, et c'est un peu ce que je cherche. Mais je vieillis, ce n'est pas très original, et avec le poids de l'âge, je me demande s'il ne faudrait pas lester un peu ce plaisir de dimensions différentes. En tant qu'écrivain, il commence à me manquer quelque chose. C'est une réflexion en cours, une évolution qui a lieu depuis quatre ou cinq ans peut-être. Mes derniers bouquins adultes sont des romans noirs, et les réactions des lecteurs m'ont fait sentir que, pratiquement à mon insu, j'avais écrit des choses qui ont touché des gens au-delà de cette idée de plaisir…  Cela tient surtout au fait qu'au cours des trois ou quatre dernières années, j'ai été invité dans de nombreux salons consacrés au polar, où on rencontre un public très mélangé. Je me suis rendu compte que les gens ont perçu dans mes livres des choses dont je n'étais pas tout à fait conscient, mais qui pour eux étaient essentielles. C'est curieux :  parfois, en tant qu'écrivain, ce n'est pas qu'on s'illusionne sur ce qu'on fait, mais on ne saisit pas nécessairement la portée de ce qu'on écrit et ce sont les lecteurs qui vous ouvrent les yeux. Voilà…  Plaisir, oui, mais avec quelque chose en plus. Une noirceur ou une gravité à laquelle tous les lecteurs n'ont pas envie d'être confrontés.

- Les rencontres avec les lecteurs sont donc importantes à tes yeux?
- En tout cas, cela demande de l'énergie. Jusqu'il y a trois ou quatre ans, la plupart des rencontres que j'effectuais se déroulaient en milieu scolaire. J'ai trouvé ça parfois un peu fastidieux. En un laps de temps très réduit, j'ai vu beaucoup de classes et j'ai eu l'impression de me répéter, d'avoir mis au point un répertoire de réponses pour des questions qui sont souvent les mêmes. Je récitais une sorte de texte, comme un vieil acteur de province qui ramène tout le temps le monologue d'Hamlet et qui finit par ne même plus comprendre ce qu'il déclame. Je me suis dit :  "Houlà, attention, tu n'y prends plus beaucoup de plaisir". Et je pense que du coup en face, le contact n'était plus le même. Depuis la parution de "Si tous les dieux nous abandonnent" dans la Série Noire, j'ai été invité à quantité de salons, et ça m'a permis d'échanger avec un public plus adulte :  l'éclairage est différent !

- Tu parles des relations avec tes lecteurs, mais qu'en est-il des relations entre auteurs?
- Les polardeux sont un peu plus destroy, mais les auteurs jeunesse ne sont pas en reste. Sans idéaliser ces deux communautés, leurs représentants s'apprécient la plupart du temps. Il y a des affinités et on ne se tire pas dans les pattes, ça reste bon enfant. L'ambiance est différente en littérature dite classique. En France, tout est fait pour ça :  quand vous dites que vous êtes auteur, on vous déroule le tapis rouge. Dans n'importe quel milieu, les gens sont impressionnés. Etre écrivain, cela fait partie du patrimoine national. On ne sent pas ça du tout en Belgique :  on n'est vraiment pas reconnu. Ici, quand on me demande ce que je fais dans la vie et que je dis que je suis écrivain, c'est à peine si on ne me tourne pas le dos. Mais ça nous permet justement de travailler dans les marges et de faire des choses que les écrivains français s'interdisent. Eux, c'est comme s'ils portaient une médaille, et ils sont tentés de s'autocensurer.

- Etre édité dans la Série Noire (pour "Si tous les dieux nous abandonnent") t'a ouvert des portes, et pourtant tu as décidé de suivre Aurélien Masson, ton directeur de collection, qui quittait Gallimard pour les Arène;
- J'ai dû prendre une décision très rapide, quasiment à brule-pourpoint. Le problème, c'était de quitter Gallimard et la Série Noire puisque dans le domaine où je travaille, c'était rouler en Rolls Royce, et là, il me demandait de rendre les clés de la Rolls pour partir à l'aventure. Mais rétrospectivement, je pense que j'ai fait le bon choix de suivre cet éditeur en particulier".

La suite de cette interview se trouve dans la revue "Le Carnet et les Instants"...
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mercredi 18 septembre 2019

Les maisons et musées d'écrivains belges

Au nord du pays, il existe plusieurs maisons d'écrivains (Guido Gezelle, Herman Teirlinck, Cyriel Verschaeve, Ernest Claes, René De Clercq, André Demedts), un espace consacré à Louis-Paul Boon à Alost, deux musées liés à des écrivains francophones de Flandre (Emile Verhaeren et Maurice Maeterlinck), ainsi qu'une exposition permanente à la Letterenhuis à Anvers.

Emile Verhaeren (décédé en 1916) est le plus honoré avec un hommage dans les trois régions du pays :

- aux Archives et Musée de la Littérature (Bruxelles) :  on trouve son cabinet de travail tel qu'il se trouvait dans sa maison de Saint-Cloud

- le Musée Emile Verhaeren à Sint-Amands (province d'Anvers) :  http://ecrivainsbelges.blogspot.com/2019/04/rik-hemmerijck-conservateur-du-musee.html

- l'Espace Emile Verhaeren à Roisin (province de Hainaut) :
http://ecrivainsbelges.blogspot.com/2009/07/sauvons-le-musee-emile-verhaeren-roisin.html

Mais il existe d'autres maisons et musées d'écrivains belges francophones :

- la maison de Maurice Carême (décédé en 1978) qui la créa de son vivant via une fondation

- la maison natale d'Adolphe Hardy (décédé en 1954) à Dison, devenue un musée dédié à cet auteur trente ans après sa mort

- le musée Camille Lemonnier accueille aussi le siège de l'Association des Ecrivains Belges

- le cabinet Georges Rodenbach :  exposé au Musée du Folklore de sa ville natale de Tournai jusqu'en 2018, il devrait être désormais reconstitué au musée des Beaux-Arts de Tournai

- le cabinet Maurice Maeterlinck (Prix Nobel de Littérature 1911) à Gand

- le bureau de Charles Plisnier (Prix Goncourt 1937) à la Maison Losseau à Mons, où il a vécu sa jeunesse. Joyau de l'art nouveau, cette maison léguée par Léon Losseau abrite aussi le Centre de littérature hennuyère.

On pourrait s'étonner qu'il n'existe pas de musée consacré à Georges Simenon, mais il ne le voulait pas. Par contre, il a légué des choses à l'Université de Liège en demandant que ce ne soit accessible qu'aux étudiants, aux chercheurs et à ceux qui travaillent sur son œuvre.

Rappelons aussi que divers ouvrages "Sur les pas des écrivains…" permettent de retrouver des traces de nos auteurs belges. Il y aurait moyen de mettre beaucoup mieux en valeur tout ce patrimoine littéraire, mais les compétences culturelles étant réparties entre tellement de responsables politiques qu'il est difficile d'envisager un tel projet commun. Dommage...

mercredi 4 septembre 2019

Les Rendez-Vous de la Luzerne

En 2013, Pascale Toussaint, professeur de français, avait écrit le livre "J'habite la maison de Louis Scutenaire", publié par les éditions Weyrich dans leur collection "Plumes du Coq". Depuis 2017, sa maison (située 20, rue de la Luzerne à 1030 Bruxelles) est devenu aussi un rendez-vous littéraire.

Pascale Toussaint s'est confiée à la revue "Le Carnet et les Instants" :

"Nous vivons dans la maison où Louis Scutenaire a passé la plus grande partie de sa vie. Nous en sommes les deuxièmes propriétaires. C'est donc une maison d'écrivains. L'idée était de prolonger, de réactualiser les rencontres d'écrivains et d'artistes dont la maison de Louis Scutenaire a été le théâtre, et d'organiser à notre tour des rencontres autour de la littérature et de la musique. Comme Louis Scutenaire et Irène Hamoir, nous sommes un couple d'écrivains. Particulièrement investis dans le monde de la littérature belge, nous aurions trouvé dommage, dans un tel contexte, de n'en rien partager. Nous avons donc décidé d'offrir ces "Rendez-vous de la Luzerne" gratuitement au public. 

Nous donnons à nos invités l'occasion de parler de leur travail, de le faire entendre, devant le public de plus en plus nombreux qui nous rejoint dans un cadre connoté culturellement mais convivial. Cela offre une proximité entre le public et le monde des arts et des lettres qu'on ne trouve pas ailleurs, dans des lieux plus commerciaux ou officiels. Les conversations à bâtons rompus, la rencontre de deux ou plusieurs intelligences, le style décontracté d'un modeste salon domestique permettent une familiarité avec le monde de la création, un abord simple et direct qui n'exclut pas la qualité. Nous choisissons avec l'invité celui qui mènera l'entretien. Nous laissons totalement carte blanche aux interlocuteurs en présence. Les entretiens sont ponctués de lectures ou de moments musicaux qui permettent une respiration et parfois une découverte de textes ou d'œuvres qu'on n'aurait peut-être pas l'occasion d'entendre autrement. La parole est donnée au public à la fin de l'entretien et le tout se prolonge autour d'un verre de vin.

Les gens que nous invitons sont jusqu'à présent des écrivains, éditeurs et artistes belges, ou ayant un lien avec le monde de la culture de Belgique. Connus ou moins connus. Nous sommes passionnés de littérature belge, qu'elle soit d'ordre patrimonial ou ancrée dans l'actualité. Mais il n'y a pas d'exclusive :  la Belgique n'est pas une tour d'ivoire.

Nous voyons la littérature belge comme très spécifique au sein de la francophonie. Elle est, comme on sait, issue d'une pensée originale à la charnière des sensibilités latine et germanique. Elle véhicule des modes d'expression d'une extrême richesse qui la distinguent clairement des autres. L'usage du français impose le rapprochement avec la littérature de France, mais c'est aussi ce qui permet de mieux l'en différencier. Ecrire dans le français des Belges, c'est écrire en bon français, puisque c'est le nôtre. La littérature belge tend actuellement à accentuer ce qui la caractérise, à mieux définir les balises d'une autonomie qui la dégage de son image vieillotte de "petite sœur" des Lettres françaises. Le réalisme magique, le fantastique, la poésie du quotidien, le goût des autres, l'amour d'une terre difficile, un humour fait d'autodérision et de bienveillance qui ne ressemble à aucun autre… Chaque lecteur, érudit ou non, complètera à sa guise".