mercredi 8 juillet 2015

"Dieu au vif" (Colette Nys-Mazure)

                                                 


La collection "Grands Témoins" a pour objectif d'accueillir des hommes et des femmes qui dévoilent leur itinéraire spirituel. La foi de Colette Nys-Mazure transparaît ici et là dans beaucoup de ses livres, mais elle ne s'était jamais autant confiée sur son itinéraire de chrétienne. Elle était d'ailleurs réticente au début :   "Ce qui se joue entre Dieu et chacun de nous ne relève du regard de personne (...) Je supporte mal notre ère d'  "intimité surexposée", selon l'expression du sociologue Serge Tisseron".


Colette Nys-Mazure revient d'abord sur son enfance, la deuxième guerre mondiale, le décès de ses parents et la rencontre avec Mère Marie-Tarcisius. Elle confie :  "La seule chose à ajouter à ce chapitre premier de l'aventure d'une vie, c'est le fait de n'avoir jamais imputé à Dieu le malheur qui nous était arrivé. Nous avons grandi tous trois dans une famille élargie, profondément chrétienne, ébranlée par ce double drame sans jamais se révolter :  c'était le malheur d'un accident de la route et celui d'une maladie aggravée par les circonstances tragiques. La spiritualité dont Mère Marie-Tarcisius m'a ouvert le chemin ne part pas de la rebellion. Elle puise dans une nappe phréatique préparée depuis des générations par des hommes et des femmes réellement croyants".


Dans la deuxième partie, Colette explique son amour de la lecture, de l'écriture et du partage autour de l'écrit ("Dieu n'est pas extérieur au parcours humain et artistique que je viens d'esquisser. Au contraire, il en est le sens et la source").  Elle confie ensuite :


"Etre d'église, c'est être de l'assemblée des croyants. Oui mais comme je suis mal à l'aise parmi les ors, les pompes et l'encens à volonté!  Et face à la hiérarchie résolument masculine, à l'exercice d'un pouvoir (...) Cependant, l'Eglise m'est simultanément apparue comme une famille élargie et, comme toute famille, dotée de personnes affectueuses, joyeuses, dont on recherche la présence, et d'autres dont on a secrètement honte, tout en se sachant soi-même peu recommandable".


L'auteur est proche de la communauté de Taizé dont son frère médecin fait partie :  "Sur la colline, je respire l'air de l'Evangile :  la simplicité du cœur et de la vie, le temps de la prière, du chant et du silence, la réconciliation, la beauté sous toutes ses formes. Lorsque m'accablent ma faiblesse et celle des autres, je vais y reprendre âme".


Elle donne aussi son avis sur les affaires de pédophilie :  "On fait à juste titre le procès des prêtres pédophiles. La question est trop grave pour qu'on la réduise à une seule catégorie de personnes ; elle doit être appréhendée dans son ampleur. Le premier terrain de l'inceste est souvent la famille elle-même ; certains milieux sportifs ou artistiques ont leur quota de déviants. L'anticléricalisme primaire cherche en l'Eglise un bouc émissaire et attribue naïvement l'attirance pédophile au seul célibat ecclésiastique".


Plus loin, elle revient sur le célibat :   "Si je désire que le célibat des prêtres relève d'un choix et non d'une obligation, ce n'est pas parce que je crois le célibat impossible à tenir, mais parce qu'il n'est pas donné à tous de pouvoir le vivre joyeusement. Pas plus que tous les êtres humains ne sont faits pour le mariage".


Colette conclut ce livre personnel, touchant et spirituel par ces mots :   "Je table sur une Eglise qui avoue ses erreurs tout en avançant sous le souffle de l'Esprit et je mets mon espoir en un pape François, résolu à la simplicité, à la fraternité. J'aspire à ce que les femmes soient reconnues selon leurs dons spécifiques dans une Eglise délivrée de son sexisme frileux. Je suis convaincue qu'elles métamorphoseront une assemblée cléricale en un espace convivial où l'inspiration de la jeunesse ne sera pas étouffée par la hiérarchie. J'espère en la Beauté, cet autre nom de Dieu. Dieu au vif".

mercredi 1 juillet 2015

"Journal d'une Verviétoise des Boulevards (1908-1943)" d'Edmée De Xhavée

                                                    


Déjà auteur de plusieurs romans et recueils de nouvelles, Edmée De Xhavée rend un très bel hommage à ses grands-parents paternels dans cet ouvrage très bien écrit et agréable à lire. Elle s'est aidée du journal intime tenu par sa grand-mère de 1908 à sa mort en 1943 :   "un témoignage parfois surprenant et touchant sur sa vie, une vie qui n'eût rien de vraiment extraordinaire et qui, justement, reflète ce que pouvait être le train-train sans histoire d'une jeune fille des Boulevards qui devient femme, mère et affronte, comme tout le monde, cette montagne russe qu'est la vie".


Née en 1893, l'enfance bourgeoise de Suzanne se partage entre Verviers, la maison de campagne à Nismes, le séjour annuel à la côte belge et des vacances dans les pays voisins. A 17 ans, elle part en pension à Bonn en Allemagne, puis quelques mois en Angleterre. Edmée conclut :   "La voici suffisamment cultivée et éduquée pour faire la fierté de tout époux normalement exigeant. Elle aura bon caractère, saura intervenir brillamment dans les conversations touchant à l'art de se divertir avec finesse, animera harmonieusement silences et réunions de son toucher allègre sur le piano et ne dira jamais à son mari qu'elle "s'ennuie" et qu'il devrait la distraire. Elle a ainsi le bagage pour une certaine autonomie intellectuelle et culturelle".  Mais son cœur bat déjà pour son voisin Albert.


L'année 1914 commence bien avec l'exposition des toiles de son oncle peintre Charles Houben. Suzanne est à la côte lorsque les Allemands envahissent la Belgique. Sa famille s'enfuit aux Pays-Bas. L'insouciance est terminée mais Albert et Suzanne se fiancent en secret en 1916 (leur famille ne sera au courant qu'un an plus tard). Leur mariage a lieu en 1919 et sera heureux. Un an plus tard, ils décident de partir en Uruguay où ils restent jusqu'en 1926. C'est là que naît leur fils unique Jack. Première voiture en 1937.


La deuxième guerre mondiale éclate. Pendant que Suzanne et son fils s'enfuient en France, Albert est rappelé à la caserne de Namur, puis prisonnier de guerre en Westphalie. Le journal intime de Suzanne et Albert, et les souvenirs de Jack permettent de restituer la vie quotidienne à Verviers sous l'Occupation. Libéré, Albert s'engage dans l'Armée Secrète de Belgique.


Suzanne décède d'un cancer en 1943. L'année suivante, Albert succombe d'une crise cardiaque, après avoir eu le bonheur de vivre la libération de notre pays. Ils reposent au cimetière de Heusy, rejoints récemment par leur fils Jack. Et leur souvenir est désormais bien vivant grâce à ce livre de leur petite-fille qui écrit :  "De l'argent de la famille, il ne reste que le souvenir, quelques babioles, beaucoup de photos et ces carnets. Mais surtout, surtout, il y a cette belle éducation qui continue de génétiquement se propager, l'amour des choses belles même si simples et sans coût, le plaisir de l'affection, le goût du juste. La joie du voyage, proche ou lointain, le retour aux lieux connus et aimés par plusieurs générations. L'argent passe, s'écoule, va aider ou empoisonner d'autres vies. Mais la faim de vivre est imprimée en nous".


"Journal d'une Verviétoise des boulevards", ce ne sont pas uniquement des souvenirs familiaux et verviétois. C'est aussi un livre qui plaira aux amateurs d'Histoire et d'histoires, et qui intéressera les historiens et sociologues sur la vie quotidienne durant les deux guerres mondiales, et sur la vie d'une famille bourgeoise de la première moitié du 20ème siècle.

mercredi 27 mai 2015

La promotion des Lettres Belges...en Tchéquie et Slovaquie

La revue "Le Carnet et les Instants" (le-carnet-et-les-instants.net) a interviewé Veronika Kleplova qui coordonne différentes initiatives de promotion des Lettres Belges francophones en Tchéquie et Slovaquie :


"En quoi consiste votre travail auprès de la Délégation Wallonie-Bruxelles de Prague?
- Notre délégation a pour mission principale d'assurer le relais entre les autorités des pays concernés, d'assurer la présence de la Fédération Wallonie-Bruxelles dans le maximum de domaines qui relèvent de nos compétences, de mieux faire connaître la Belgique francophone aux populations de notre juridiction, et d'aider les Wallons et les Bruxellois à établir les contacts nécessaires à la réalisation de leurs projets. Depuis 2008, je suis chargé de mission, responsable plus particulièrement des affaires culturelles (ma collègue Patricia Krobova travaille, quant à elle, surtout pour l'enseignement) en Tchéquie et en Slovaquie. Je suis la personne de contact pour la scène culturelle dans différents domaines, notamment pour les organisateurs de festivals en tous genres. Ma tâche est de présenter l'événement qui nous est proposé à mes supérieurs à Bruxelles et de leur donner un avis basé sur mes connaissances de la situation locale.


- D'où vous vient votre intérêt pour la culture et la littérature belges?
- Des hasards de la vie... J'ai fait mes études à l'Institut de Théâtre à Prague (je suis marionnettiste de formation ; j'ai exercé ce métier pendant 20 ans). Donc on peut dire que je connais la scène culturelle tchèque, et en particulier la scène théâtrale.


- Quels événements et activités organisez-vous pour la diffusion de la littérature belge?
- Les initiatives sont nombreuses. Nous avons tout d'abord une bibliothèque dans notre bureau :  de la littérature belge francophone, des œuvres sur la politique, l'histoire, les sciences humaines, des bandes dessinées, etc. La bibliothèque est fréquentée surtout par des étudiants de l'Université Charles, où enseigne une lectrice belge (une autre lectrice est affectée à l'Université de Brno), et une des missions de ces lectrices est de promouvoir la littérature belge. La Délégation Wallonie-Bruxelles participe aussi à la Foire du Livre de Prague depuis sa création en 1994 et y occupe son propre stand. C'est Léo Beeckman, chargé de mission du Service de Promotion des Lettres, qui a assuré la présence des éditeurs belges francophones à cette occasion. Nous y avons accueilli plusieurs écrivains belges :  Thomas Gunzig, Nicolas Ancion et Werner Lambersy, entre autres. Depuis 2011, nous participons régulièrement au festival Nuit de la Littérature (nous avons successivement mis à l'honneur "Kuru" de Thomas Gunzig, "Le frère du pendu" de Marianne Sluszny, "La salle de bain" de Jean-Philippe Toussaint, et cette année nous présenterons "Back up" de Paul Colize). Nous participons aussi depuis plusieurs années aux Journées de la Francophonie. Dans le cadre de Plzen 2015 (capitale culturelle européenne avec Mons), nous participons au projet "Meeting Littérature". Nous avons mis à disposition une trentaine de livres belges qui sont, avec les livres des treize autres pays représentés, installés dans des cafés ou lieux culturels où le public plzenois peut les lire au cours de l'année. Nous collaborons avec les organisateurs du Prague Writers Festival qui a invité quelques auteurs belges avec notre soutien (ce fut le cas par exemple de Werner Lambersy). Nous avons soutenu le troisième numéro de la revue littéraire TVAR, consacrée à la littérature belge francophone (Patrick Roegiers, Georges Rodenbach, Paul Nougé, Patrick Declerck, p.ex.).


- Le public répond-il favorablement aux invitations et événements que vous mettez en place?
- Nous participons à des événements d'une grande renommée où le public est donc assuré et nombreux. Notre système d'invitations électroniques fonctionne bien, lui aussi.


- Quels sont les auteurs belges francophones qui rencontrent le plus de succès en Tchéquie?
- La Tchéquie n'est pas un pays très francophone... Les Tchèques connaissent Simenon, Maeterlinck, Ghelderode, Amélie Nothomb, Jean-Philippe Toussaint...mais souvent ces auteurs sont considérés comme français!  Tous ces écrivains sont traduits en tchèque, de même que Nicolas Ancion, Henry Bauchau, Thomas Gunzig, Werner Lambersy, Henry Michaux, André Schmitz, Marcel Thiry ou encore Marguerite Yourcenar.

mercredi 20 mai 2015

Les éditions Diagonale

Créées en 2014, les éditions Diagonale (www.editionsdiagonale.com) se consacrent uniquement à la recherche de jeunes talents littéraires de qualité et à la publication, toujours à frais d'éditeur, de leur premier roman, tous genres confondus (à l'exception des recueils de nouvelles et des textes racistes ou pornographiques). Une heureuse initiative quand on sait les difficultés que rencontrent les nouveaux venus dans le monde littéraire qui ont souvent besoin du coup de pouce d'un parrainage pour être publié dans les maisons d'édition où affluent de nombreux manuscrits.


Diagonale, c'est l'association entre Pascaline David (philosophe de formation, scénariste, ayant déjà travaillé au sein des Editions Namuroises) et Ann-Gaëlle Dumont (professeur de français pendant plusieurs années dans le secondaire). Toutes deux assurent la lecture de tous les manuscrits et soumettent ceux qui qui leur paraissent sortir du lot à l'avis de conseillers littéraires. Tous les manuscrits refusés font l'objet d'une fiche de lecture permettant à l'auteur de progresser dans son travail d'écriture (un travail de base que les grandes maisons n'ont pas souvent le temps et l'envie de faire).


Le premier appel à manuscrits a suscité l'envoi en quelques semaines de 150 manuscrits venus de plusieurs pays francophones, mais beaucoup étaient loin d'être aboutis. Parmi ceux qui méritaient une publication :  "La vie en ville" de Damien Desamory et "Quand les ânes de la colline sont devenus barbus" de John Henry. Deux auteurs belges. Et c'est la Maison de la Poésie d'Amay qui imprime la production des éditions Diagonale.


La diffusion des livres est assurée par les deux fondatrices qui veulent chercher à créer une "chaîne de complicité" entre auteurs et libraires. Pour la promotion, elles bénéficient de l'aide du Service de Promotion des Lettres de la Fédération Wallonie-Bruxelles, de la Maison de la Poésie d'Amay, de la Fondation Roi Baudouin, de la Loterie Nationale, du journal "La Libre Belgique"....et de ce blog consacré aux écrivains belges! 


Autre idée intéressante :  chaque lecteur est invité à s'affilier au Book Club de Diagonale qui permet à ses membres de recevoir les publications à domicile dès leur parution, de disposer d'invitations aux différents événements, de bénéficier d'entrées ou de réductions.

mercredi 13 mai 2015

Interview de l'auteur belge Eugène Savitzkaya

A l'occasion de la sortie de "Fraudeur" (roman) et "A la cyprine" (poèmes) tous deux chez les éditions Minuit, l'auteur belge Eugène Savitzkaya a répondu aux questions d'Alain Delaunois pour la revue "Le Carnet et les Instants" (le-carnet-et-les-instants.net) que vous pouvez recevoir gratuitement sur simple demande auprès du Service de Promotion des Lettres de la Fédération Wallonie-Bruxelles :


"Quel sens donnez-vous au titre de ce nouveau roman, "Fraudeur"?
- Nous vivons dans une époque de fraude généralisée (grosses ou petites fraudes). Comment s'étonner qu'il existe de petits fraudeurs alors qu'il en existe tant d'autres qui sont énormes, qui détournent, eux, des milliards d'euros par les circuits suisses ou luxembourgeois? Et je me suis fait cette réflexion :  que puis-je frauder, moi, de ma vie? Quel produit pourrais-je frauder à la douane? Peu de choses... Juste une mémoire de la littérature. Dans un livre, il y a toujours ce qu'on écrit réellement. Mais j'espère toujours, dans mon cas, que quelque chose d'autre passe, contre mon gré. C'est çà qui fait un livre réussi : quelque chose apparaît sans que l'auteur le veuille absolument. Voilà ce que j'espère de ce livre : que quelque chose d'autre survienne, en fraude, pour le lecteur.


- La fraude peut aussi s'exercer sur les formes de l'écriture :  "Fraudeur" est sous-titré par votre éditeur "roman", mais on devine qu'il y a dans ce roman une part biographique importante?
- L'écriture, c'est déjà du détournement, en l'occurrence celle d'une langue. Quand on l'utilise, quand on agit dessus, il est évident qu'on la détourne. On ne peut pas se conformer à toutes les règles de la langue, sinon elle serait déjà comme une langue morte. Le détournement agit donc aussi sur la narration, sur ce qu'on appelle roman, récit, fiction...et je n'ai jamais souhaité me conformer à une seule forme de narration. Car il y a trente-six mille façons de narrer les choses ; qui en douterait?  Je me souviens de cette phrase de Varlam Chalamov :   "Notre époque n'a plus besoin de fictions ; elle a besoin de témoignages". Il est possible qu'un roman soit une manière de témoigner, en particulier ici du passage de l'enfance à l'âge adulte. C'est donc une forme de témoignage un peu voilé. Mais je n'invente rien, ou pratiquement. Je me sers de mon vécu, de celui d'autres personnes, de ce qu'on m'a raconté. Ma matière, ce sont les réalités diverses du monde. Celles que j'ai moi-même connues, celles que d'autres m'ont rapportées.


- Ce nouveau livre met en scène plusieurs personnages autour d'un jeune homme de quinze ans qui est appelé "le fou" par le narrateur. Vous aimez bien ce "fou" qui vous ressemble un peu, beaucoup, non?
- Il faut bien des protagonistes dans un roman : il y a donc un fou et on est vite un fou aux yeux des autres, il suffit de faire ou ne pas faire certaines choses. Ce livre est un peu la suite de "Fou trop poli" (2005). La dernière phrase de "Fou trop poli" dit ceci :  "Dans le ventre en accordéon de la travailleuse, il y avait un trésor". La travailleuse, c'est ce petit meuble d'autrefois monté sur pied, dans lequel se trouvent des casiers qui s'ouvrent et où l'on range toutes sortes de choses nécessaires à la couture. Donc allons voir quels trésors renferment ces petits casiers... Mais la travailleuse, c'est également la ménagère, l'ouvrière, la femme, celle qui porte l'enfant à naître. "Fraudeur" est né en parti de cela, aussi.


- Les notations sur les états physiques du corps, vivant et se métamorphosant, sont une constante dans ce livre-ci, peut-être davantage que dans les précédents?
- Disons qu'ici, le passage vers l'âge adulte, à travers toutes ces métamorphoses que connaît le corps adolescent, amplifie sans doute ces notations. Mais je ne vais pas vers la métaphysique, ou alors s'il y a métaphysique, c'est celle du corps, dont parle Sade. Je ne vois pas un "ailleurs", je ne vois pas de transcendance. J'observe un état de corps vivant qui, à un moment, sort du néant et puis à un autre moment, retourne vers le néant. Cela n'a rien de désespérant ou de négatif ; c'est ainsi que nous sommes faits.


- Vous évoquez également d'autres parcours : ceux qui se font entre les pays que traversent les personnages. Il est question des origines russes et polonaises de vos parents, avant qu'ils n'arrivent sur les terres de la Hesbaye en Belgique?
- En effet, il est beaucoup question de territoires. Il y a d'abord la Hesbaye de l'adolescent, celle que j'ai pu connaître et qui hélàs n'existe quasiment plus aujourd'hui, livrée à l'agriculture intensive. C'est la terre d'élection du livre, celle où tout se passe, d'où tout se déploie pour l'adolescent. Les autres pays qui se raccrochent à ce territoire sont ceux des autres personnages du livre (un père venu de Pologne, une mère originaire de Smolensk, chassée d'abord vers la Sibérie puis vers l'Ukraine, et qui ont eu une histoire à travers l'Europe, contraints de partir, de bouger). Poussés en fait par la guerre : elle est peu évoquée mais elle est présente en arrière-fond, hier et aujourd'hui. C'est une des préoccupations du livre : tous les personnages sont ou ont été concernés par la question de la guerre, du conflit, de la déportation et de l'exil. Les territoires sont ceux-là, et ce qu'il en advient, c'est aussi leur transformation sous les effets de la mercantilisation dominante. On ne peut pas faire l'impasse sur cette évolution qui passe par la géographie.


- Vous évoquez la puissance de l'argent à travers l'itinéraire et les conditions de vie difficiles qu'a connues votre mère. C'est un itinéraire que vous avez vous-même suivi, dans ses traces familiales?
- Oui. Il me fallait un fil conducteur pour que je puisse parler de ces terres belges où elle a fini par aboutir, venant de sa Russie natale. C'est une façon de narrer les choses, de pouvoir dire ce qui est insupportable aujourd'hui comme hier, dans ces populations chassées, ballottées d'un pays à l'autre. Tout cela pour le plus grand bénéfice des nouveaux propriétaires. Les calamités humaines ont toujours profité à d'autres humains, et c'est ce qu'on voit aujourd'hui encore mais cela a toujours existé :  les guerres appauvrissent et à côté de cela, on voit de grands commerces qui se développent de manière florissante, comme l'industrie des armes, la pharmacie. Comme si, bizarrement, il fallait pouvoir détruire, abîmer, blesser, pour pourvoir ensuite soigner et guérir avec des médicaments qui coûtent très cher dans les pays du tiers-monde notamment.


- En même temps que votre roman paraît un recueil de poèmes "A la cyprine" qui fait l'éloge du corps féminin et de la présence de la femme.
- Nous avons cette chance d'avoir deux sexes différents et intéressants. La curiosité s'éveille tôt et les enfants ont la curiosité immédiate du corps de l'autre et de ses magnifiques différences. Une passion simple, sans perversité. Et une passion de tout temps qui se développe avec l'âge, qui ne s'arrête jamais, si on a la chance d'être dans cette voie-là. C'est un souci, un tracas, et en même temps un émerveillement, toujours frais. Je l'évoque dans "Fraudeur" :  étant jeune garçon, j'ai découvert très tôt les petites filles du village. Nous avions la liberté de jouer ensemble dans les bois, les campagnes, là où les adultes ne nous tenaient pas à l'œil. J'ai découvert également l'univers féminin par un livre de Monique Wittig, "L'Opoponax". Ce livre a été pour moi d'une grande influence, notamment pour le respect qu'on doit à l'autre, à la jeune fille, à la femme. Avec ce livre, j'ai voulu fêter cette présence féminine, le dédier à une substance du bonheur, à travers ces courts poèmes, échelonnés sur presque vingt ans. Chacun des textes a mûri très longtemps. Je tenais à l'ensemble, et j'ai préféré patienter pour le publier chez Minuit. C'est une sorte de réflexion très lente, avec un lexique parfois plus léger, tantôt comme une ébauche ou une petite élégie, tantôt comme une chanson. C'est un coffret très précieux, contenant de petites choses, quelques-unes dédiées à des personnes qui ont été très importantes pour moi. C'est comme un réservoir de fleurs séchées qui n'existent plus en tant que fleur, mais qui ont conservé quelque chose de charnel, malgré le temps et le néant. Faire sécher les fleurs, c'est une très belle activité : quelque chose d'elles resplendira encore".

mercredi 6 mai 2015

La Maison de la Poésie d'Amay

Le projet de la Maison de la Poésie (www.maisondelapoesie.com) est né en 1964 de la rencontre des poètes Francis Chenot et Francis Tessa, avec ensuite Alain Gerbaut et Rio di Maria. Après un détour de sept ans à Flémalle, l'association revient en 1986 à Amay où elle rachète la maison entièrement rénovée qui abrite aujourd'hui l'ensemble des installations. C'est une structure complexe qui rassemble une section animation (comme CEC Plume et Pinceau), une imprimerie, une section édition et la partie administrative. Une maison largement ouverte sur le monde artistique et littéraire qui accueille des écrivains et artistes en résidence, expose et publie leurs œuvres, multiplie les animations, publie les petites éditions littéraires mais aussi sa propre production sous l'enseigne L'Arbre à Paroles.


Son responsable David Giannoni confiait récemment à la revue Le Carnet et les Instants (le-carnet-et-les-instants.net) :   "Francis Tessa entendait prendre sa retraite et l'a signifié au Ministère de la Culture qui, au courant de mes activités, m'a demandé de reprendre le projet qui s'endormait un peu. J'ai commencé par trois mois de bénévolat, tout en gardant un mi-temps chez les sans abris où j'organisais les espaces de parole. Comme il y avait beaucoup de réticences des anciens face aux changements, nous nous sommes donnés de deux à trois ans pour opérer les changements, pour dynamiser et pérenniser les éditions. Nouvelle avancée en 2011 lorsque nous avons pu engager Antoine Wauters, l'auteur de "Nos mères", comme assistant éditiorial et relancer vraiment les éditions. Avec notamment la collection "If", attentive surtout à la qualité du travail d'écriture. Aujourd'hui, nous sommes à un moment charnière. La structure exige qu'on l'amplifie et l'on n'est pas actuellement dans un contexte financier qui soit favorable aux subventions. Mais nous trouverons bien d'autres moyens pour y arriver...


L'édition de poésie, c'est une folie. Comme pour toute folie, on arrête ou on continue. Mais la poésie, c'est pour moi, non pas une seconde mais une première nature. Je ne peux pas imaginer que tout ce combat ne serve à rien. Donc, on est ouverts, on observe, on écoute, on multiplie les événements qui nous permettent des rencontres avec des passionnés ou des personnes qui nous découvrent.  Mais il faut bien savoir que l'édition de poésie ne pourra jamais donner en quantité de vente ce qu'on aimerait qu'elle donne. Par contre, je pense que la poésie est de plus en plus une source de nourriture pour tout un public de lecteurs passionnés, mais aussi d'auteurs, artistes, acteurs, hommes de théâtre ou de cinéma, universitaires".

mercredi 29 avril 2015

Interview de l'auteur belge France Bastia

France Bastia a répondu aux questions d'Anne-Françoise Counet pour la revue "Nouvelles de Flandre" (www.francophonie.be/ndf) :




"Si vous deviez vous présenter en quelques mots?
- Il est toujours difficile de se présenter. Quelqu'un comparaît un jour la vie à la musique :  nous nous présentons tous à la naissance comme un instrument, un violon, par exemple, bon ou moins bon, mais qui sera le nôtre toute notre vie : autrement dit, un instrument avec lequel "il faudra faire avec". La jeunesse, c'est le temps où l'on vous apprend à jouer de votre instrument, et votre vie, ce sera l'air qu'on entendra. J'ai toujours trouvé la comparaison très juste.  Personnellement, mes gênes m'ont dotée, je crois, non d'un stradivarius évidemment, mais pas non plus d'un bête crincrin. Cordes innées principales :  le goût de l'indépendance, la joie de vivre, la compassion. Mais c'est à mes parents que je dois de m'avoir merveilleusement permis d'en jouer sur toutes les cordes dans les jeux, les sports, les études, les mouvements de jeunesse, l'ouverture aux autres, et surtout, surtout, à travers les livres partout et toujours! Une éducation grâce à laquelle toute ma vie et jusqu'au milieu de l'hiver, j'ai découvert en moi un invincible été, comme écrivait Camus...

- Comment avez-vous été amenée à vous tourner vers l'écriture?
- Mais écriture et lecture ne font qu'un. De l'une dépend l'autre, l'une et l'autre s'ensuivent et presque fusionnent. Je ne savais pas encore lire que pour me faire tenir tranquille, ma mère me mettait un album entre les mains. A cinq ans, je savais par cœur les contes qu'elle me lisait le soir. Et je me souviens comme si c'était d'hier de ma première leçon d'écriture, du livre dans lequel j'ai appris les premières lettres, du cahier Le Semeur à deux lignes où j'écrivais p-a-p-a : un éblouissement! Je ne me souviens pas, enfant, avoir écrit moi-même de petites histoires, mais adolescente, j'aimais les rédactions que nous avions à faire chaque semaine et, en plus de la mienne, j'écrivais volontiers pour le plaisir celles d'autres élèves de ma classe!  J'ai aussi tenu très vite mon propre journal. Ecriture et lecture ont été les deux cordes essentielles de toute ma vie.

- Vous avez vécu en Afrique : cela a dû influencer votre parcours?
- Oui, mais moins sans doute que le Brabant wallon, que la petite Bruxelloise que j'étais découvrait à six ans dans des circonstances si exceptionnelles qu'elles allaient influencer toute sa vie future. Mais l'Afrique, oui, ce fut l'une des découvertes les plus extraordinaires de ma vie, surtout le premier voyage que j'y ai fait en traversant au Congo toute la province orientale et le Kivu, dans des circonstances là aussi exceptionnelles et que j'ai plus tard relatées sous forme romancée dans mon livre "L'herbe naïve".

- Le grammairien André Goosse a aussi croisé votre route?
- Ca, c'est une autre merveilleuse histoire. Jolie comme un conte, mais un conte vrai dont le fil rouge est l'amour de la langue française. A 13 ans, je le voyais de loin pour la première fois : il était le fiancé de mon professeur de français en 6ème latine, Marie-Thérèse Grévisse. A 16 ans, je le revoyais en rendant visite à Melle Grévisse devenue Mme Goosse, qui venait d'avoir son premier enfant, et je le saluais en tirant une révérence, ce dont il garde, amusé, le souvenir aujourd'hui encore!  Plus tard, le hasard nous fit nous établir dans deux villages voisins du Brabant wallon. En 1985, je me trouvai chargée par les éditions Duculot, éditeur de mes propres livres, du lancement dans la presse du "Bon usage 1986" de Grévisse et Goosse, dont hélàs Marie-Thérèse, décédée à la fin de l'année, n'eut pas la joie de voir paraître l'édition. Et en 1986, quand je suis allée, compatissante devant le deuil qui le frappait, dire bonjour à Mr Goosse, comment aurions-nous pu prévoir que nos routes qui depuis quarante ans amicalement se croisaient, allaient se rejoindre pour n'en faire plus qu'une?  Et nous voici, le grammairien, la romancière et la langue française, merveilleusement mariés depuis bientôt trente autres années et, de plus, dans cet invincible été dont parlait Camus!

- L'écriture a toujours tenu une place importante dans votre parcours ; c'est sans doute la raison pour laquelle vous avez été présidente de l'Association des Ecrivains Belges?
- En 1986, Duculot devenant l'éditeur de la "Revue Générale", me proposait de représenter la maison au sein du comité de rédaction présidé alors par Georges Sion. L'année suivante, le même Georges Sion me demandait de succéder à l'un des directeurs de la rédaction inopinément décédé. Et c'est le même Georges Sion qui, en 1993, me proposait à ma grande surprise d'entrer au conseil d'administration de l'Association des Ecrivains Belges et, en 1994, à ma surprise plus grande encore, de bien vouloir être candidate à la succession de Roger Foulon qui, pour des raisons de santé, souhaitait démissionner de son poste de président. J'ai dit oui, non sans quelque hésitation toutefois, vu le travail important que me demandait déjà la "Revue Générale". J'ai été élue et j'ai présidé l'Association des Ecrivains Belges pendant 16 ans pour en être nommée présidente d'honneur par l'assemblée générale lors de ma fin de mandat en 2010. Un merci qui m'a laissé penser que je n'avais pas trop mal fait le boulot...

- La "Revue Générale" (www.revuegenerale.be) fête cette année ses 150 ans. En 1865, quelles étaient les motivations pour mettre sur pied une telle revue?
- En 1865, il n'existait pas de revue en Belgique, seulement des quotidiens se bornant le plus souvent à n'enregistrer qu'actualités politiques et faits divers. Une revue offrant un spectre d'informations et de réflexions plus larges couvrant, outre la politique, l'actualité économique, sociale, littéraire, scientifique, artistique, etc. comme il en existait déjà en France, en Angleterre, en Allemagne ou aux Etats-Unis, était donc nécessaire. Deux grands partis politiques se partageaient alors le pays : les libéraux (bien organisés déjà dans la presse) et les catholiques (plus conservateurs mais très ouverts déjà aux questions sociales). Ce sont eux qui, en janvier 1865, prirent l'initiative de la création de la "Revue Générale", en confiant la direction à un ancien journaliste et avocat, Edouard Ducpétiaux. Le premier numéro précisait toutefois dans son introduction que la "Revue Générale" n'entendait imposer aucun programme ni imprimer à la revue une direction unique. La "Revue Générale" de janvier 2015 reproduit en hommage à ses fondateurs le texte de cette enthousiaste première introduction et la ligne de conduite avec laquelle, 150 ans plus tard, elle reste fondamentalement attachée :  réflexion, culture, respect des droits de l'homme, souci d'évolution et liberté d'expression.

- Quel est votre meilleur et votre pire souvenir en tant que responsable de "La Revue Générale"?
- Difficile de choisir parmi les meilleurs souvenirs, tellement ils sont nombreux. Peut-être, parmi eux, ces réunions estivales où, sous les arbres de Hamme-Mille, se retrouvaient tous les auteurs et collaborateurs de l'année écoulée et les merveilleuses rencontres que, de façon très conviviale, ces champêtres réunions permettaient. Le pire souvenir?  En 2014, quand le Ministère de la Culture et la Promotion des Lettres, qui en avaient toujours assumé la charge jusque-là, ont supprimé des abonnements de la "Revue Générale" à un nombre important de bibliothèques publiques. Un coup très dur; Mais les temps certainement redeviendront meilleurs et nous gardons confiance en l'avenir...


 - Dans une société dominée par l'information quasi instantanée, comment voyez-vous l'avenir de la "Revue Générale"?
- Comme un outil de plus en plus indispensable pour continuer à prendre en toutes circonstances à la fois le recul et la hauteur nécessaires à la réflexion. De plus en plus conscients que nous ne vivons pas une crise, mais un changement profond de société, de garder l'œil attentif à l'actualité, au numérique, aux réseaux sociaux et à l'évolution nécessaire de la revue elle-même, mais en conservant la tête et le cap sans se laisser emporter par le flot!".