mercredi 28 mars 2018

Luc Beyer de Ryke (1933-2018)

                               

Né en 1933 à Gand,  ce journaliste belge d'1m 92 ("la taille du général", disait-il) grandit dans une famille francophone de Flandre. Il porte les noms de son père Jean Beyer, chirurgien décédé quand il avait trois ans, et de son père de Ryke, avocat, qui l'a adopté. Il effectue des études de sciences politiques et de journalisme à l'Université Libre de Bruxelles, puis devient le présentateur vedette du journal télévisé de la RTBF de 1961 à 1979 sous le nom de Luc Beyer (le directeur de l'information ne voulant pas d'un nom à rallonges).

Luc Beyer de Ryke a raconté ses débuts :   "Un de mes profs de l'ULB, en sciences po et journalisme, m'avait averti du fait qu'on cherchait des commentateurs à la télé. J'ai téléphoné au rédacteur en chef, Paul Demol. Il m'a dit que ma voix était bonne en m'invitant à venir voir comment ça se passait à Flagey. C'était un dimanche, au printemps 1960. Et 24 heures plus tard, j'étais sur antenne. Ce ne fut pas une réussite. A l'époque, c'était "marche ou crève" puisque le stage se faisait à l'écran. Je constate qu'on trouve aujourd'hui comme hier d'excellents journalistes, mais qu'ils ont moins que nous ne l'avions probablement de culture générale. C'est tout et rien, ce qu'on conserve quand on a tout oublié, comme disait Edouard Herriot". 

Parallèlement, il commence sa carrière politique au sein du parti libéral :  il est conseiller provincial de Flandre Orientale de 1961 à 1965, puis conseiller communal à Gand de 1965 à 1979. Sur le plan privé, il est le papa de deux fils (Gilles et Benoît) et a six petits-enfants. Francophone de Flandre, il était attaché à défendre sa langue dans le nord de notre pays. Les yeux tournés vers la culture française, il est un grand admirateur du général de Gaulle et s'est marié à Colombey-les-Deux-Eglises!

De 1979 à 1989, Luc Beyer de Ryke est député européen libéral. Il a confié :  "J'ai siégé à Strasbourg pendant dix ans. Cela s'est malheureusement mal terminé. Ma carrière politique a été brisée par Jean Gol. En fait, j'ai effectué une mission en Palestine. A mon retour, j'ai rendu compte devant le Parlement Européen de la répression israélienne envers les Palestiniens. Ce rapport a fait grand bruit. Le Parlement Européen a demandé à Israël de permettre à l'Europe de commercer avec les Palestiniens. Jean Gol n'a pas du tout apprécié cette prise de position qui ne convenait pas à l'électorat juif. J'ai été relégué à une place de suppléant puis banni du parti libéral. Ce fut la fin de ma carrière politique. Un moment très difficile...".

Il sera conseiller communal à Uccle de 1983 à 2012. Soucieux du patrimoine de la commune, il est un ardent défenseur du Kauwberg, du Plateau Avijl et des marronniers de l'avenue Churchill. Lors des élections communales de 2000, la liste PRL-FDF se déchire entre les partisans d'Eric André et les soutiens du prince Stéphane de Lobkowicz (dont Luc Beyer de Ryke) ; aucun des deux n'obtiendra finalement le mayorat. Lors des élections de 2012, il se présente à la 15ème place sur la liste CDH à Uccle, mais n'obtient que 209 voix et n'est plus élu. 

Sur le plan professionnel, il retourne à la RTBF comme journaliste et correspondant de 1989 à 1998. Il écrit une dizaine d'ouvrages, dont "Tocsin pour la Belgique", "Les lys de Flandre : vie et mort des francophones de Flandre (1302-2002)", "La Belgique en sursis", "Chemins d'Orient : les déchirures (Algérie, Liban, Israël, Palestine)".

Ces dernières années, Luc Beyer de Ryke se partageait entre sa maison de Laethem-Saint-Martin et Paris, où habitait Françoise Germain-Robin, sa compagne depuis trente ans et reporter à "L'Humanité". Depuis 2008, il présidait l'Académie du Gaullisme, une association qui recevait régulièrement à Paris des figures politiques et culturelles de tous bords.

Luc Beyer de Ryke est décédé à Paris d'une rupture de l'aorte à l'âge de 84 ans. Ses obsèques ont eu lieu en l'église de Laethem-Saint-Martin. Un hommage lui a été rendu au conseil communal d'Uccle. Professeur à l'Ecole Européenne à Bruxelles, son fils Benoît a confié :   "Sa mort a surpris tout le monde. Il était en bonne santé. C'est brutal mais ce fut sans douleur, nous a dit l'hôpital où il a été emmené en urgence".

De mon côté, j'ai eu la chance de le rencontrer une fois à la Foire du Livre de Bruxelles, et il était très sympathique. J'ai lu un de ses livres, dont voici le compte-rendu ci-dessous.

"La Belgique et ses démons"  de Luc Beyer de Ryke (éditions Mols)

Alors que l'avenir du pays est incertain, le journaliste Luc Beyer de Ryke revient sur les mythes fondateurs et destructeurs de la Belgique. Tout commence au 15ème siècle lorsque les principautés, duchés et comtés se regroupent progressivement au sein d'un même Etat sous l'impulsion des ducs de Bourgogne, et commencent donc à avoir une histoire commune (à l'exception de la principauté de Liège). Ils nous ont laissé un riche patrimoine culturel :   Jan Van Eyck, Hans Memling, Roger de la Pasture, p.ex.  Charles le Téméraire et sa fille Marie de Bourgogne reposent à l'église Notre-Dame de Bruges.

La Bataille des Eperons d'Or en 1302 a été choisie comme fête régionale flamande dans les années 70, et le ministre-président Luc Van den Brande avait même évoqué l'indépendance de la Flandre pour son 700ème anniversaire en 2002. Que s'est-il réellement passé?  Furieux de l'alliance de son vassal le comte de Flandre avec l'Angleterre, Philippe le Bel (roi de France) l'emprisonne et occupe le comté. Soutenus par des troupes namuroises (alliées au comte de Flandre), les bourgeois et artisans remportent la victoire le 11 juillet 1302 contre les chevaliers français. A cette époque, le comté ne correspond pas à la Flandre actuelle, et comprend la Zélande et le Nord-Pas de Calais. Le terme "Flamand" désigne ses habitants, qu'ils parlent français ou la langue locale. Pendant longtemps, cette victoire est présentée comme une résistance "belge" à l'envahisseur, et le roi Albert Ier y fait allusion dans un discours en 1914 lors de l'invasion des Allemands. Puis, la Bataille des Eperons d'Or est reprise comme symbole par le mouvement nationaliste flamand alors que l'histoire démontre qu'ils ont peu de liens entre eux.

Au nord du pays, certains vénèrent Henri Conscience, auteur du "Leeuw van Vlaanderen" (Le Lion des Flandres) qui valorise la langue néerlandaise. Mais ils oublient de signaler qu'il a participé à la révolution belge de 1830, qu'il a reçu une aide financière du roi Léopold Ier pour publier ses oeuvres, et qu'il a eu droit à des funérailles nationales. Son amour de la Flandre et de la langue néerlandaise n'étaient pas incompatibles avec l'Etat belge.

La première fracture entre nos communautés a lieu lors de la première guerre mondiale. Le mythe des soldats flamands morts parce qu'ils ne comprenaient pas les ordres donnés par des officiers en majorité francophones s'installe ("L'image est exagérée mais pas inexacte" , fait remarquer Luc Beyer de Ryke). Pendant ce temps, le reste du pays est occupé par les Allemands qui tentent de diviser les Belges en appliquant la "Flamenpolitik" du gouverneur militaire von Bissing (création de l'université flamande de Gand, p.ex.). Après la première guerre mondiale, le mouvement nationaliste flamand qui était jusque là patriote et belge, commence à revendiquer l'indépendance de la Flandre.

Au sud du pays, la lettre de Jules Destrée en 1912 fait du bruit :   "Sire, il n'y a pas de Belges. Vous régnez sur deux peuples :  des Wallons et des Flamands".  Il se reconvertit cependant en grand patriote belge après la guerre. La Question Royale montre des différences de sensibilité entre le nord et le sud. Avant de mourir en 1962, le syndicaliste wallon André Renard lance l'idée du fédéralisme. L'auteur évoque les tentations rattachistes de l'écrivain Charles Plisnier et de certains responsables politiques francophones (Daniel Ducarme et Jean Gol, p.ex.).

Luc Beyer de Ryke s'intéresse aussi aux mythes entourant nos rois. Il montre comment "l'oeuvre civilisatrice congolaise" de Léopold II est présentée aujourd'hui différemment dans les manuels scolaires. Il dévoile ensuite un roi Albert Ier plus complexe que son surnom de "roi-chevalier", et cite les similitudes avec son fils Léopold III. Le règne du roi Baudouin est marqué par la transformation de la Belgique en un Etat fédéral.

De la célèbre citation de Jules César ("De tous les peuples de la Gaule, les Belges sont les plus braves") à la victoire électorale de Bart De Wever en 2010,  l'auteur nous retrace plusieurs siècles d'histoire dans cet ouvrage intéressant, objectif et agréable à lire. 

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